Critique Mank : Fincher dans les coulisses du vieil Hollywood

Mank débarque enfin sur Netflix ! Premier film de David Fincher en 6 ans (le dernier étant l’inoubliable Gone Girl), il s’agit également de son plus personnel à ce jour. En gestation depuis la fin des 90’s, écrit par son père Jack Fincher, Mank est une plongée cinéphilique dans les coulisses de Citizen Kane, et une critique virulente des dérives Hollywoodienne.

Mank est en effet un projet de longue date. Pour en trouver l’origine, il faut revenir au milieu des années 90 : Jack Fincher (père de David décédé en 2003 et ex-journaliste de Life) écrira un script autour du scénariste Herman J. Mankiewiscz. Une personnalité de l’ombre, en particulier responsable du scénario de Citizen Kane. Le « plus grand film de tous les temps » donc, réalisé par un Orson Welles de tout juste 24 ans, à qui la RKO avait alloué les pleins pouvoirs !

Seulement voilà : Jack Fincher réfutait l’idée que Citizen Kane puisse être le fruit d’un Orson Welles accouchant d’une œuvre majeure pour son tout premier film. D’autant que des tensions entre lui et le scénariste éclateront à la sortie quant à la paternité d’un long-métrage désormais culte. Si le script initial était très virulent envers Welles, Fincher fera venir Eric Roth (L’Étrange Histoire de Benjamin Button, Forrest Gump, Dune) pour en adoucir cet aspect, et ainsi proposer une plongée extrêmement référencée dans ce vieil Hollywood.

Critique Mank : Fincher dans les coulisses du vieil Hollywood
© Netflix

Initialement, Mank devait se faire juste après The Game en 1997 ! Le casting était même en discussions : Kevin Spacey (Se7en, House of Cards) et Jodie Foster (Panic Room) avaient signés, mais le projet tomba rapidement à l’eau. En effet, difficile de convaincre un studio de financer un drama autobiographique en noir et blanc et se déroulant dans les 30-40.

Grâce à son contrat d’exclusivité avec Netflix, nous ayant déjà abreuvé des séries Mindhunter et Love, Death & Robots (produites par Fincher), Mank peut ressusciter en belle et due forme. Le résultat est brillant, exquis et précis. Mais également hermétique à quiconque ne connaîtra pas le contexte ou les personnages référencés !

Citizen Mank

Le film nous introduit donc Herman « Mank » J. Mankiewicz en 1941, à la campagne après un accident de voiture. Jambe dans le plâtre, il a 2 mois pour écrire le film d’Orson Welles. Persona non grata et alcoolique notoire, Mankiewicz voit ici l’aubaine décrire son meilleur scénario, en plongeant dans ses souvenirs de la décennie passée. Mank est une mise en abime du scénariste, usant des personnalités de son entourage ainsi que de ses souvenirs pour conter l’histoire fictive de Charles Foster Kane !

De par une double narration, nous suivront donc le personnage alité d’un coté et des flash-backs de 1931 à 1934. Une narration qui n’est pas sans rappeler celle de Citizen Kane, sans être aussi ambitieuse néanmoins. L’occasion de découvrir la rencontre de Mankiewicz avec le magnat William Hearst et sa muse Marion Davies, ainsi qu’un panel varié de producteurs de cinéma ou autres figures politiques !

Critique Mank : Fincher dans les coulisses du vieil Hollywood
© Netflix

Ce qui marque d’entrée de jeu est que le spectateur ne sera pas pris par la main ! Très verbeux, le film se veut parfois rude et distant, d’autant plus qu’une connaissance préalable de son contexte est clairement requise pour apprécier les subtilités de Mank. Des figures importantes du milieu comme Joe Mankiewicz (frère de Mank et réalisateur de All About Eve), Irving Thalberg et Louis B. Mayer (producteurs à la main de fer de la Metro Goldwyn-Mayer) en passant par des caméos de George Kaufman et Charlie Chaplin… Fincher applique une démarche similaire à celle de Tarantino sur Once Upon a Time in Hollywood ou Cuaron sur Roma. Le but est donc de s’immerger et de déambuler dans une époque précise.

Une exploration d’un certain âge d’or du Cinéma qui semblera hermétique pour certains avec sa myriade de noms et de dialogues, mais qui par petite touche dresse le portrait d’une industrie gangrénée par l’hypocrisie. Le « c’était mieux avant » n’est clairement pas d’actualité, et Fincher père et fils s’attardent finalement très peu sur la conception de Citizen Kane. Pas de scènes de tournage dudit-film, mais une exploration de la soit-disante usine à rêve Hollywoodienne. En un sens, Mank peut-être vu comme un cousin de The Social Network, où pouvoirs, ambition, luttes de classes et isolation du protagoniste mettent en lumière les maux d’une institution avant un possible renouveau.

Voyage dans le temps

David Fincher renoue avec son équipe habituelle, excepté Jeff Cronenweth (Fight Club, Millenium, Gone Girl) à la photographie. Cette fois, Erik Messerschmidt (Mindhunter, Raised by Wolves) est le chef op’, proposant un visuel vintage absolument remarquable. Un noir et blanc renvoyant autant à Roma qu’à Citizen Kane, obtenu par caméra numérique dernier cri puis dégradé en post-production. Brûlures de cigarettes pour simuler le changement de bobine, rayures et autres artefacts offrent au film une vraie atmosphère typique des années 30. Le tout magnifié par une mise en scène encore une fois chirurgicale de notre bon Fincher, proposant à intervalles réguliers de vrais orgasmes de cadrage pour tout cinéphile !

Si le réalisateur avait déjà expérimenté le noir et blanc référencé dans sa carrière de clippeur (de Madonna « Oh Father » à « Vogue » en passant par Justin Timberlake), la démarche est ici jusqu’au-boutiste via notamment un formidable boulot de Ren Klyce (collaborateur depuis Se7en). Ce dernier propose un sound design des plus immersifs, avec grésillements, crépitements et voix en mono d’antan. La BO de Trent Reznor & Atticus Ross (The Social Network, Gone Girl, Watchmen) est également dans cette optique de voyage dans le temps, via une musique orchestrale à la Bernard Hermann/Max Steiner. Un score enregistré à partir d’instruments et de micros des années 40, pour un vrai plaisir auditif qui flatte nos esgourdes !

Critique Mank : Fincher dans les coulisses du vieil Hollywood
© Netflix

Une fabrication exemplaire qui épouse le propos autant que la période explorée. Un peu comme Ave, César des frères Coen (voire même Barton Fink), le spectateur est plongé dans le quotidien des rouages de l’industrie cinématographique. Une reconstitution minutieuse qui n’est pas sans rappeler le soin maladif alloué aux décors de Zodiac. Plateaux de tournage, machineries en tout genre, studios et même le palais de Heart (qui n’est pas sans rappeler le Xanadu de Citizen Kane) sont présents, proposant un sentiment de luxe et de foisonnement de chaque instant. Il y a de la vie tout simplement !

Rayon direction d’acteurs, c’est évidemment du velours ! On connait Fincher pour ses prises multiples (dans Mank certaines scènes ont été tournées 100 à 200 fois) et sa capacité à faire ressortir le meilleur de son casting. Tom Pelphrey (Banshee), Charles Dance (Game of Thrones), Arliss Howard (Le Stratège), Tom Burke (Utopia) en Orson Welles… une galerie d’acteurs incarnant des personnages plus ou moins présents au fil du récit, mais c’est sans doute le casting féminin secondaire qui ressort le plus. Tuppence Middleton (Sense8) incarne la femme de Mank telle une fière acolyte, Lily Collins (Extremely Wicked Shockingly Evil) l’assistance du scénariste avec charme, et surtout Amanda Seyfried (First Reformed) livre la meilleure performance de sa carrière en Marion Davies, muse insaisissable et pendant féminin de Mank. Une prestation remarquable, transformée en véritable star de cinéma via une débauche de costumes à faire pâlir Madonna !

Une touchante lettre d’amour

Mais comment ne pas évoquer Gary Oldman dans le rôle principal, qui porte tout le film sur ses épaules. Alcoolique sarcastique et baroudeur essoré, l’acteur livre une grande prestation à Oscar (encore plus impressionnante que dans Les Heures Sombres). Figure de l’outsider magnifique, Mankiewicz amène l’empathie du spectateur malgré ses imperfections. Sans langue de bois, idéaliste, le personnage cristallise toutes les intentions du film et son message. À savoir le combat intérieur d’un scénariste désireux de préserver son intégrité face à des rapaces gangrénant les velléités artistiques du Cinéma.

Ce n’est donc pas hasard si le film aborde les tensions politiques de l’époque, avec Mankiewicz (socialiste) contraint de faire la propagande républicaine au service de ses supérieurs. Dans un ultime geste rédempteur, le personnage entreprendra donc le scénario de Citizen Kane comme un poing levé contre ce système en lequel il ne croit plus. En ce sens, Mank dépasse le cadre du simple biopic, qui il faut le dire, ne surprendra pas réellement dans son déroulé ou ses évènements. Le film se veut au final un vrai plaidoyer et une touchante lettre d’amour envers les scénaristes, sans qui aucun long-métrage ne pourrait être fait. Après tout, David Fincher en est le parfait avatar, lui qui n’a jamais écrit ses scripts !

Critique Mank : Fincher dans les coulisses du vieil Hollywood
© Netflix

Dense, difficile à appréhender, pointu, référencé, verbeux… Mank l’est ! Mais à côté de cela David Fincher livre son film le plus personnel, directement en hommage à son père. Formidablement emballé (on retiendra une séquence de banquet divinement filmée et sublimée par le montage de Kirk Baxter), extrêmement bien interprété (Gary Oldman vomissant ses reproches au gratin politicard lors d’un dîner est une des scènes de l’année), Mank est à la fois une plongée grisante dans les coulisses du cinéma et le touchant portrait d’un homme incorruptible.

Il s’en dégage une certaine beauté mélancolique, dans cette exploration d’un mausolée Hollywoodien qui reste encore cruellement d’actualité. Une histoire de rédemption et d’héroïsme, où un personnage bravera les manipulations avec pour seule arme sa plume et ses convictions. Un acte de bravoure et de quête de vérité qui se soldera par la plus belle des récompenses. In fine, David Fincher se veut psychanalyste avec Mank, en confrontant ses propres ambitions de cinéaste, sa passion et celle de ses pairs. Un très bon film tout simplement !

Mank est disponible sur Netflix à partir du 4 décembre 2020

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Charley

Cinéphage, sériephile, nerd, gamer, médic...un touche-à-tout qui reste un grand rêveur !

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