Critique L’Étrange Histoire de Benjamin Button : une formidable histoire du temps

L’Étrange Histoire de Benjamin Button, sorti en 2008, est une œuvre très particulière dans la filmographie de David Fincher. Presque considéré comme un intrus, il s’agit néanmoins du film sur lequel il a passé le plus de temps en terme de confection, de son plus gros budget et aussi d’un de ses plus personnels. Retour sur un long-métrage singulier qui aura également marqué l’Histoire des effets visuels au cinéma.

L’Étrange Histoire de Benjamin Button trouve ses origines en 1922. Initialement, il s’agit d’une nouvelle de F. Scott Fitzgerald (l’auteur de Gatsby le Magnifique) à propos d’un homme né vieux, et qui rajeunira au fil du temps contrairement au commun des mortels. Les droits seront achetés par Universal en 1987 dans l’optique d’en faire un long-métrage, avant que la Paramount ne s’en empare.

On retrouve notamment à la production Kathleen Kennedy et Frank Marshall, illustres pontes du milieu qui ont fait décollé Steven Spielberg dans la 2e partie de sa carrière (E.T. l’Extra-Terrestre, Jurassic Park, La Liste de Schindler) mais aussi derrière Retour vers le Futur, Qui veut la Peau de Roger Rabbit ?, Sixième Sens, Sur la Route de Madison… Spielberg sera même intéressé par la réalisation (avec Tom Cruise en star), mais se désistera pour traiter de la Shoah et révolutionner le cinéma avec des dinosaures…

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© Warner Bros

D’autres cinéastes seront un temps attaché au projet (Ron Howard avec Travolta dans le rôle-titre à la fin des 90’s notamment), et lorsque Spike Jonze (Her) aura une approche plus comique et excentrique sur l’histoire, David Fincher ré-entrera en scène. Car oui, Benjamin Button est entré dans le collimateur du réalisateur en 1991, juste avant l’éprouvante aventure d’Alien 3. Intrigué, il sera définitivement impressionné par le script d’Eric Roth (Forrest Gump, Dune, Ali, Munich, A Star is Born), mettant l’accent sur la beauté et le côté touchant du scénario.

Mais ce sera surtout la mort de son père Jack Fincher (derrière le scénario de Mank) en 2003 qui convaincra le réalisateur de conter cette histoire. Un récit abandonnant la côté satirique du matériau de base pour mettre le focus sur les personnages. Toujours est-il que plusieurs questions restent en suspens à ce moment. Comment créer le personnage de Benjamin Button sans passer par plusieurs acteurs différents et sans utilisation grossière ou abusive de maquillages ? Un défi qui nécessitera une co-production Warner/Paramount et le tournage de Zodiac, le temps que les fonds soient parfaitement recueillis.

Une révolution dans l’Histoire des effets visuels

Benjamin Button est un personnage dont le spectateur découvrira toute la vie : de sa naissance le 11 novembre 1918 jusqu’à sa mort 85 ans plus tard. Mais comment rendre crédible à l’écran un enfant d’1m20 ressemblant à un vieillard de 80 ans, et surtout le rendre attachant ? Fincher voulant éviter à tout prix l’usage de prothèses et autres artifices en dur pouvant rompre l’illusion, ce pourquoi les CGI furent l’option sine qua non, justifiant donc un budget faramineux de 150 millions de dollars (plus gros budget de la carrière du cinéaste, soit 2 fois plus que Fight Club).

Avoir Brad Pitt dans le rôle principal (3e collaboration avec Fincher donc) sera effectivement un atout majeur, permettant au grand public une empathie immédiate. Néanmoins, Brad (fin de trentaine et lors de la quarantaine) n’apparaît pas tel quel immédiatement. Sur les 2h45 de film, l’acteur est grimé numériquement ou par maquillages au moins 75% du temps. Certes, créer un personnage en images de synthèse et par performance capture était possible avec Gollum depuis Les Deux Tours, mais retranscrire un humain en CGI à divers âges de la vie relevait encore du fantasme. Un défi impossible que les magiciens de Digital Domain et Lola réussiront via une post-production pharaonique d’un 1 an et demi.

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© Warner Bros

D’un bébé animatronique plus vrai que nature aux maquillages en silicone (Brad à 58-60 ans ; Cate Blanchett à 85 ans), les « practical effects » ne sont évidemment pas délaissés lors de la production. Mais la qualité du travail alloué aux CGI est l’élément qui déterminera d’entrée de jeu la réussite du film. Une tâche qui en laissera d’ailleurs presque plus d’un dans un état de semi burn-out : afin d’éviter toute sensation d’uncanny valley, un immense soin sera apporté aux yeux (le reflet de l’âme). La performance de Pitt sera évidemment capturée, et servira à modéliser les diverses versions du personnage (en accolant notamment sa tête sur quelques doublures). Même aujourd’hui, l’illusion fonctionne encore à merveille !

La peau sera synthétisée couche par couche, en étudiant la diffusion de la lumière à travers les fibres suivant la luminosité de la scène en question. Chaque œil sera modélisé en 3D, et chaque mouvement oculaire contrôlé de manière à véhiculer l’émotion requise. Enfin, la société Lola s’occupera d’un rajeunissement numérique bluffant (bien avant ceux de Tron Legacy, Ant-Man, Les Gardiens de la Galaxie Vol.2, Blade Runner 2049…), certes durant moins de 5 minutes, mais admirablement appliqué. Une minutie et une exigence caractéristiques de la filmographie de David Fincher, complètement au service de l’histoire et des personnages : Cate Blanchett doublera par exemple Elle Fanning et Ren Kylce (Toy Story 4, Les Indestructibles 2, et sound designer attitré de Fincher mais aussi de Spike Jonze) en modifiera la voix pour la synchroniser aux actrices jouant Daisy plus jeune !

Une histoire d’a-mort

Lors de multiples brainstormings très stimulants selon le réalisateur, Brad Pitt lui demandera s’il voyait Benjamin Button comme une histoire d’amour. Ce à quoi il répondra que pour lui il s’agit d’une histoire de mort. Une nuance importante, qui sera à l’origine de tous les thèmes sous-jacents du film ! Ces deux aspects seront parfaitement corrélés et parties intégrantes de l’histoire. Pour illustrer l’aspect romantico-mélancolique, Alexandre Desplat (L’Île aux Chiens, The Grand Budapest Hotel, Harry Potter et les Reliques de la Mort) composera une BO pleine de délicatesse et de sobriété tout en offrant une composition en palindrome, qui s’écoute à l’envers ou à l’endroit, comme la vie inversée du protagoniste. Un usage de la harpe, du violon et du piano qui exacerbe l’intimité de l’histoire (la valse « Nothing Lasts » ou bien le voluptueux « Meeting Again« ), et préfigure déjà de son travail sur The Shape of Water quelques années plus tard (le doux « A New Life« )!

Lors de la mort de son père, Fincher vivra cet évènement comme une expérience plus forte que la naissance de son enfant. On retrouve de ces stigmates dans l’introduction du film, où une Daisy octogénaire sur son lit de mort décide de conter l’histoire de sa vie à sa fille. « C’est l’amour par rapport à ce qu’on veut ignorer » dira Fincher, peu intéressé à l’idée de dépeindre un amour facile et versant dans le pathos entre 2 êtres destinés à être ensemble.

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© Warner Bros

Bien sûr, la dimension émotionnelle ne pourrait marcher sans l’excellent casting de Benjamin Button ! En grand admirateur de Cate Blanchett (Carol), David Fincher lui enverra immédiatement le script dans l’idée de jouer Daisy. Oui, malgré le fait que Pitt et Blanchett incarnent un couple en 2006 dans le Babel d’Alejandro González Iñárritu, c’est bien Fincher qui a eu l’idée initiale de les réunir à l’écran ! Un duo dont l’alchimie suinte à chaque plan (à noter qu’ils devaient aussi tourner dans The Fountain de Darren Aronofsky), et qui est le réel pilier émotionnel du film. Une grâce pleine de vie émane de Cate, parfait contre-poids à la sensibilité enfouie véhiculée par Brad.

Le reste de l’impressionnante distribution peut aussi être félicitée : Taraji P. Henson (Person of Interest, Empire) amène toute la chaleur maternelle requise au perso de Queenie (qui lui vaudra une nomination aux Oscars) ; Tilda Swinton (Okja) fait une apparition remarquée en premier amour de Benjamin lors de délectables scènes à l’ambiance romantico-mélancoliques dans un hôtel désert ; Jared Harris (Chernobyl) est un bel atout comique en capitaine de remorqueur ; Jason Flemyng (avec qui Brad a tourné Snatch) est parfait en paternel empli de remords… on retrouve même Mahershala Ali (Green Book), Julia Ormond (Légendes d’automne), Elle Fanning (The Neon Demon) ou bien Eilias Koteas (Crash) lors de parenthèses dignes d’un conte en lien avec les thèmes du film ! Un casting de choix incarnant plusieurs personnages qui auront une grande influence sur le chemin de vie de Benjamin.

Un récit sensible et poétique

On aura parfois fait au film le reproche que Benjamin Button soit un personnage plutôt passif. Là est justement tout le cœur de cette histoire, nous présentant un protagoniste dont la différence influera sur sa vie. Une vie que chaque être humain vit dans la passivité et l’inéluctabilité de sa conclusion. Il n’y a aucun hasard à ce que le personnage soit rejeté de la bourgeoisie américaine pour finir dans une maison de retraite tenue par des afro-américains (les rejetés de la société au début du XXe siècle). Côtoyant la mort dès son plus jeune âge (on lui dira constamment qu’il n’en n’a pas plus pour longtemps), Benjamin verra ses horizons s’ouvrir par sa rencontre avec un pygmée (excellent Rampai Mohadi), le poussant à vivre pleinement malgré les obstacles qu’il se forge.

Au final, Benjamin aura un vécu anti-spectaculaire malgré sa condition exceptionnelle. Une allégorie comme quoi la différence est ce que nous en faisons qui se révèle brillamment amenée : malgré son rajeunissement constant, son chemin reste le même que le commun des mortels. L’enfance, l’amour, le deuil, les regrets, la paternité, la vieillesse, ou même la guerre et la démence…des expériences mises en parallèle avec Daisy : destinée à être une grande danseuse étoile, un accident fortuit la privera de ses rêves. Le début d’une recherche de soi et une reconstruction que quiconque comprendra aisément. Loin d’être un conte d’amour semé d’embûches, L’Étrange Histoire de Benjamin Button est avant tout une histoire sur la vie elle-même, son caractère précieux et fragile, parfois ingrate et tantôt magique.

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© Warner Bros

Pour mettre en image presque un siècle d’histoire, débutant à la Nouvelle-Orléans post-WWI jusqu’à l’aube de l’Ouragan Katrina, en passant par Paris ou la Russie, l’expérience acquise sur Panic Room et Zodiac portera ses fruits. Un long tournage qui aura recourt aux fonds bleus, mais utilisés intelligemment : de matte paintings plus vrais que nature (donnant vie au Paris ou Murmansk des années 40 entre autres) à une impressionnante séquence de bataille navale post-Pearl Harbor (seul le navire posé sur pneumatiques est véritable), les environnements en CGI sont parfaitement contre-balancés par les décors réels utilisés.

Baltimore fut initialement envisagée (lieu de la nouvelle), mais devant des contraintes budgétaires et logistiques, le setting principal sera la Nouvelle-Orléans. Un choix des plus judicieux qui offre un charme certain : si beaucoup de décors ont été construits (la fameuse gare), énormément de maisons et autres rues datant d’avant 1900 ont été utilisés. Un réalisme historique bienvenu en découle, tout comme le sentiment d’avoir affaire à une ville portuaire hors du temps (thématique en corrélation totale avec l’histoire donc) ! La qualité des costumes de Jacqueline West (The Revenant, Dune, Live by Night), ainsi que leur nombre (plus de 5000) n’est que la cerise sur la gâteau !

Le film le plus sous-estimé de son auteur

L’Étrange Histoire de Benjamin Button fait souvent office d’outsider complet dans la filmographie de David Fincher. En effet, si The Game ou Panic Room sont également plus « mineurs » dans sa carrière en terme d’impact, on retrouve dans leur ADN des éléments présents dans les films du cinéaste comme le cloisonnement, des individus isolés et une certaine noirceur consubstantielle au genre du thriller. Ici, Fincher fera une pause sans Jeff Cronenweth (parti tourner quelques clips musicaux pour Usher ou Janet Jackson) et engagera Claudio Miranda (Tron L’Héritage, L’Odyssée de Pi, Tomorrowland, Oblivion) à la photographie.

D’abord électricien sur Se7en, The Game, Fight Club et Zodiac (et ayant bossé avec Fincher sur quelques pubs notamment pour Heineken), le chef opérateur chilien fera un grand saut remarqué avec Benjamin Button. Proposant une photographie précise aux tonalités variées (le tournage numérique avec la Thomson Viper utilisée pour Zodiac fera des miracles), ce dernier sera même nommé aux Oscars la même année. Un boulot de toute beauté qui offre une identité visuelle inédite au sein de la filmographie de Fincher.

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Avec L’Étrange Histoire de Benjamin Button, Fincher rejoint les rangs de Peter Jackson, Robert Zemeckis et Steven Spielberg dans la volonté de créer une odyssée avant-gardiste, technologiquement révolutionnaire, et dont la délicatesse rejoint la grâce technique de son cinéma. Juste avant les Na’vis d’Avatar par James Cameron, Fincher proposera donc une avancée majeure des effets visuels autant qu’un de ses long-métrages les plus personnels (et de loin son plus sous-estimé). Une prouesse au service de l’histoire, permettant à Brad Pitt de nous abreuver d’une de ses interprétations les plus étonnantes, et une des plus sensibles.

Au final, nous tenons un film brassant un éventail complexe d’émotions et de thèmes de manière insoupçonnée par son réalisateur. Un vrai film sur l’amour inconditionnel (les 20 dernières minutes, douces-amères, représentent le cœur de l’œuvre), sur la mort, et sur une vie que chacun doit expérimenter pleinement. Car in fine, nous retournons tous poussière, peu importe qu’on vieillisse ou rajeunisse. Ne pas s’apitoyer sur sa condition, rencontrer des personnes uniques aux points de vue différents, ressentir de nouvelles choses….et si on en a l’occasion, recommencer encore une fois !

L’Étrange Histoire de Benjamin Button est disponible en DVD, Blu-ray et sur Netflix

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8 Admirablement touchant
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Charley

Cinéphage, sériephile, médic...un touche-à-tout qui reste un grand rêveur !

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