Les fresques historiques sont devenues une denrée rare dans le cinéma contemporain. Coûts de production prohibitifs, difficultés à obtenir un succès au box-office… Pourtant, certains cinéastes osent encore le grand format : c’est le cas Javier Ambrossi et Javier Calvo (La mesías) avec La Bola negra, une adaptation libre du roman inachevé éponyme du poète et dramaturge Federico García Lorca.
1937 : un petit village en Espagne, des animaux, des paysans aux visages marqués, une fête du village pour accueillir en liesse les avions italiens… Et puis le chaos, la mort, le sang et un héros tragique qui parvient à s’enfuir avant d’être enrôlé de force dans l’armée fasciste de Franco. Cette séquence d’ouverture possède une intensité des plus remarquables et dessine les contours du reste de La Bola Negra : une œuvre marquante, empreinte d’un lyrisme opératique devenu rare au cinéma.

Une fresque temporelle
Centré autour de trois hommes et de trois temporalités (1932, 1937 et 2017), le scénario tisse un fil invisible fait de désir, de douleur et d’héritage historique. La Bola Negra est le genre de cinéma qui veut en mettre plein les yeux et les oreilles, et faire ressentir de la manière la plus intense possible une époque, celle d’une Espagne marquée par la répression, qui tente de ressusciter ses morts et de réparer ses non-dits à travers la poésie de Federico García Lorca. Les réalisateurs Javier Calvo et Javier Ambrossi explorent ici le fléau de l’incapacité à communiquer, qu’il s’agisse d’un amour homosexuel impossible sous le franconisme ou de conflits familiaux étouffés à l’époque contemporaine.

Les cinéastes mélangent avec habileté les acteurs professionnels et non-professionnels, donnant un ensemble cohérent à l’œuvre tout en lui apportant une véritable authenticité. Le choix fort de confier les rôles principaux à trois acteurs ouvertement homosexuels (ce qui est plus rare qu’il n’y parait) – dont le célèbre musicien Guitarricadelafuente, surprenant pour ses grands débuts à l’écran – confère au film un supplément d’âme et de vérité. À leurs côtés, les apparitions d’actrices majeures comme Penélope Cruz, qui illumine une séquence mémorable de cabaret, ou encore Glenn Close apportent un bel éclat à cette œuvre chorale.
Il y a aussi un réel effort sur les décors réels qui participent grandement à l’immersion que l’on peut ressentir devant l’œuvre. Sans oublier l’art de la mise en scène, où « Los Javis » (le surnom du duo) déploient un montage fluide, très intuitif, pour lier les époques sans jamais perdre l’attention du spectateur. On voyage narrativement entre les périodes sans souci, les tenants et aboutissants du récit se révélant petit à petit à travers ces sauts temporels. Afin de lier l’ensemble au mieux, les cinéastes s’appuient sur une bande originale de haute volée (et omniprésente) composée par Raül Refree, ainsi que sur un travail du son qui décuple la puissance expressive des images.

Grand mélodrame, modestes émotions
Cette intensité recherchée par les deux cinéastes a un certain panache, quitte à surligner les émotions par une couche mélodramatique qui manque d’un peu de finesse. De plus, à vouloir donner de l’ampleur à leur œuvre, ils peinent à créer une alchimie sensible entre les protagonistes (au contraire de Coward de Lukas Dhont, par exemple), ce qui fait que l’émotion recherchée par le film ne passe que trop modestement chez le spectateur. Le film éblouit la rétine, mais laisse parfois le cœur au bord de la route, alors qu’il recherche fondamentalement ce dernier plus que le premier.
De ce fait, malgré cette émotion qui peine parfois à s’incarner pleinement, La Bola Negra reste un geste de cinéma d’une audace rare. Javier Calvo et Javier Ambrossi signent une fresque habitée par une ferveur poétique et un beau propos sociétal.
La Bola negra a été présenté hors compétition au Festival de Cannes 2026 et sort le 30 septembre 2026 dans les salles obscures. Retrouvez tous nos articles du Festival de Cannes ici.
Avis
La Bola negra impressionne par son panache visuel et son engagement politique. Néanmoins, à force de vouloir saturer chaque séquence d'intensité et d'effets mélodramatiques, le duo espagnol étouffe trop la trajectoire intime de ses personnages. Le film demeure un opéra flamboyant qui vaut le coup d'œil, en particulier au cinéma.
