Véritable phénomène des coins obscurs d’Internet, le célèbre creepypasta Backrooms se voit adapté au cinéma par le studio A24 et le jeune réalisateur ayant popularisé ces espaces liminaires dans l’imaginaire collectif. Le résultat est à la fois hautement fascinant, et un brin frustrant.
Les Backrooms ne finissent pas de s’inscrire dans la légende ! Pour ceux qui n’en ont jamais parlé, ce terme désigne une des plus belles légendes urbaines répandues sur la Toile via Reddit et autres espaces d’échange (comme Slender Man en son temps). Tout débute en 2019 alors qu’une photo postée sur 4chan ne vienne enflammer l’imagination débordante des internautes.

© A24
On y voit une pièce entièrement vide baignée dans une lumière néon jaune criarde : cet endroit tout en géométrie à l’allure d’abandon représente ainsi un espace liminaire (comme ce que feront plus tard Us, Vivarium ou bien Severance), à savoir un lieu vide ou infini provoquant le malaise. C’est sur ce mantra et via cette photo hasardeuse que le jeune youtuber Kane « Pixels » Parsons développera dès 2021 plusieurs courts-métrages fabriqués sous Blender dans le but de développer un réel univers.
Depuis, des mythologies entières (tentant de stratifier les étages de ces bureaux vides) ou des jeux vidéos amateurs ont émergé. On imaginait mal le cinéma ne pas en faire quelque chose, et c’est là que A24 (Civil War, Marty Supreme, Everything Everywhere All at Once, Moonlight, Midsommar) entre en jeu en fournissant un budget de 10 millions de dollars à Kane Parsons lui-même ! Mais comment diable un débutant de 20 ans pourrait être réussir son coup d’essai au cinéma ?
Dans le terrier cauchemardesque du lapin
D’entrée de jeu, Backrooms rassure et agrippe le spectateur via le visionnage d’une cassette vidéo en prologue : le spectateur anonyme regarde l’enregistrement en POV de chercheurs lors d’une expédition au plus profond des Backrooms. Cela tourne évidemment mal, tandis que le seul rescapé est poursuivi par une entité élancée que l’on ne discerne jamais réellement. Le ton est lancé, tandis que le récit se déroule en juin 1990, à une époque analogique où les espaces de cyber-échanges et la 5G n’existent pas.

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L’intrigue introduit alors Clark (Chiwetel Ejiofor), un architecte raté et alcoolique reconverti en gérant d’un magasin de meubles. Tandis que les affaires ne semblent pas au beau fixe, il découvre au sous-sol un accès quasi surnaturel aux fameuses Backrooms. Désireux d’explorer les lieux, il va néanmoins disparaître en son antre. Sa psychiatre Mary Kline (Renate Reinsve) va ainsi tenter de le retrouver…
Dans les grandes lignes de son scénario, Backrooms se veut alors une présentation exemplaire de son univers iconoclaste. Point de règles placardées, aucune explication tangible de la nature de ce qui semble être une dimension parallèle… Kane Parsons affiche un niveau de maîtrise technique proprement ahurissant vu son âge, tout en véhiculant l’inquiétante étrangeté que ces allées transmettant à un niveau viscéral au spectateur.
Un modèle de fabrication anxiogène
Qu’on se le dise, Backrooms réussit grandement une large portion de son projet rien qu’à travers son suspense et l’anxiété anticipatoire qu’il suscite. Fond sonore halogène, architecture déboussolant toute logique, placements aléatoires de pancarte, musique diégétique baragouinant dans diverses langues sans réel sens, portes aux dimensions variables, meubles entassés voire encastrés dans des surfaces planes… Les Backrooms se révèlent cruellement anxiogènes et déstabilisent à travers le brouillage total des repères cardinaux.

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De quoi amener un vrai pouvoir de fascination, convoquant par instants le Haze de Tsukamoto pour ce qui est d’enfermer peu à peu les personnages dans l’exiguïté. Le sound design est également de qualité, tandis que Backrooms joue habilement avec notre inconscient pour que le spectateur projette ses propres angoisses : qu’est-ce qui a bougé ces objets en hors-champ ? Quelle est cette silhouette se dessinant au bout du couloir ?
La profession de foi du projet de Kane Parsons tient dans ce segment central en found footage renvoyant à ses premiers webisodes, et permettant d’afficher une production design résolument bluffante. Là encore, l’attrait du cinéma n’est pas toujours dans ce qu’on raconte, mais sur comment on fabrique cette narration. Ce sera donc d’autant plus dommage de voir que le dernier tiers du film ne tient pas réellement les promesses préalables.
Dernier tiers qui embraye en gardant la béquille
En effet, après avoir caressé les possibles de l’effroi au sein de cet univers, Backrooms a la fâcheuse tendance de vouloir rationaliser et expliciter sa dimension de film-cerveau. Les fameux couloirs et ses sinistres occupants deviennent ainsi des outils narratifs réflexifs, exposés autour d’un théâtre de psychanalyse facile car verbalisée. Un placardage qui nuit à l’aura métaphysique des lieux précédemment établis, et qui accentue le déséquilibre entre les 2 protagonistes.

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Renate Reinsve doit ainsi composer avec un personnage grossièrement écrit, à la backstory traumatique nébuleuse qui a le mérite de se révéler lors d’un final sous tension. La reine de Cannes est heureusement une excellente actrice, permettant de tenir la dragée haute face à un Chiwetel Ejiofor représentant l’autre versant de la figure endeuillée se rendant compte trop tard de son autodestruction. Pour autant, difficile de ne pas voir dans tout cela une écriture trop précipitée, se concluant avec les promesses d’un univers plus ample. De quoi faire de Backrooms un objet filmique aussi fascinant que frustrant, avec l’impression d’avoir assisté à une longue présentation plus qu’un véritable parcours du combattant.
Backrooms sortira au cinéma le 17 juin 2026
avis
On aurait aimé que Backrooms n'accouche pas d'un dernier tiers aussi déséquilibré, car Kane Parsons réussit avec brio son passage au long-métrage via sa mise en scène de l'angoisse distillant de sacrés beaux morceaux d'horreur subconsciente. En résulte une déambulation au suspense tenu et à la production design sacrément réussies, avant que le script ne survole son univers en vues de promesses plus amples.
