Cristian Mungiu débarque avec son nouveau film, Fjord, en compétition au Festival de Cannes, un lieu qui lui a tant donné (Palme d’or pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours), et ce, à de maintes reprises.
Une famille roumaine et norvégienne (la mère) très religieuse s’installe dans une petite ville de Norvège. Dans une société profondément laïque, l’intégration à la communauté locale s’avère complexe et ils sont rapidement vus différemment, avant d’être accusés de violences physiques faites à enfants. Il s’ensuit la perte de la garde de leurs enfants, le temps que le processus de l’enquête fasse son chemin et qu’ils puissent, ou non, les récupérer.
Révéler un monde par le prisme d’un fait divers
Indéniablement, Cristian Mungiu possède l’une des pattes créatives les plus faciles à reconnaitre dans le cinéma mondial. Grand spécialiste de la zone de gris, il présente des faits et des sujets de société avec la plus grande rigueur possible, en gardant une distance impartiale sur ses personnages et situations. Tous les ingrédients de son style sont présents dans Fjord. Pour crédibiliser ses récits au maximum, ils s’entourent toujours d’un solide casting qu’il dirige à la perfection, souvent à travers une méthode qui demande de nombreuses prises au tournage afin d’obtenir le ton juste.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que Mungiu a fait de très bons choix en proposant les rôles du couple à Sebastian Stan (avec qui il voulait travailler depuis longtemps) et Renate Reinsve (dans un rôle qui n’a rien à voir avec ses précédents). Ils livrent tous les deux de belles performances, sans esbroufe, et tout en nuances. Malgré la distance volontaire de la mise en scène par rapport aux personnages, l’empathie pour ces derniers est bien présente et elle passe par la qualité des interprétations. Grâce à cela, on comprend les différents points de vue, les défauts et les qualités de chacun.

Ce qui est passionnant dans ce septième long-métrage du cinéaste, c’est qu’il ancre son récit autour de ce couple qui aime profondément ses enfants, mais qui applique une éducation religieuse stricte, parfois violente. Par rapport aux mœurs norvégiennes, cette éducation est perçue comme archaïque. Les parents ne perçoivent pas les gestes qu’ils ont pu avoir envers leurs enfants comme des gestes violents. Selon eux, cela fait partie de la manière dont on éduque sa famille, car un enfant a besoin d’un cadre. Parfois, une gifle, une fessée ou un coup seraient la réponse à un enfant qui sortirait du cadre qu’on lui impose. Pour un spectateur norvégien (ou français… globalement), la violence est une limite qui ne doit pas être franchie. Néanmoins, cela veut-il dire pour autant qu’on n’écoute pas les arguments et le point de vue de l’autre camp, aussi éloigné dans la pensée qu’il soit de nous ?
Zone de gris
Le long-métrage analyse et pose des questions, sans jamais donner de réponse définitive. C’est à nous spectateur de réfléchir à ce qui nous a été montré. Dans le cas de Fjord, cela montre les fractures puissantes qui existent entre deux mondes irréconciliables : d’un côté les conservateurs religieux qui cherchent à éduquer leurs enfants d’une certaine manière et de l’autre les progressistes laïques, chez qui la violence contre les enfants à des fins « éducatives » est prohibée.
Chez la plupart des cinéastes, il y aurait un parti pris, un camp qui est moralement plus juste que l’autre. Ce n’est pas le cas ici. Mungiu montre l’ambivalence des situations, la complexité de la pensée et de la société humaine avec ses lois, ses règles domestiques différentes entre les pays, les cultures, les individus. Le monde est complexe et chez le réalisateur, le cinéma permet d’en cerner un minuscule aspect, film après film. Ce qui résulte en une superbe filmographie qui continue de s’étoffer avec brio.
Fjord a été présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2026 et sortira au cinéma le 19 août 2026. Retrouvez tous nos articles du Festival de Cannes ici.
Avis
Avec Fjord, Cristian Mungiu ne déroge pas à sa réputation de brillant chirurgien social. En disséquant ce fait divers aux frontières de la culture, de la religion et de la loi, il refuse le confort du jugement pour offrir une œuvre complexe, d'une grande impartialité. Porté par le duo formé par Sebastian Stan et Renate Reinsve, le film bouscule nos certitudes et s'impose comme l'un des meilleurs films du Festival de Cannes 2026.