Persepolis se veut récit autobiographique de Marjane Satrapi, issue d’une jeunesse iranienne bâillonnée à la suite de la révolution de 1979.
Persepolis, bande-dessinée de Marjane Satrapi sortie en 2001, s’ouvre en 1980, alors que l’autrice n’a que 10 ans et que la révolution a tout récemment renversé l’État impérial d’Iran. Et elle se clôturera en 1994, date du départ définitif de la jeune femme pour l’Europe. En tout : 14 ans, plus de 350 pages noircies des affres de l’Iran moderne et une histoire à raconter, la sienne et celle de sa famille. L’Iran, ce pays tantôt fantasmé pour son architecture et ses paysages à couper les souffle, tantôt souffrant d’idées reçues sur sa société, se dévoile ainsi pour la première fois de l’intérieur. Ce récit comporte quatre volumes. Acclamés par la critique, ils ont remporté de nombreux prix, en France, comme à l’international.
Écrire sa vie pour raconter la grande histoire
Quand l’histoire globale infléchit les destins, Marjane Satrapi choisit la bande-dessinée comme exutoire. En 1979, le Shah d’Iran occidentalisait les mœurs et les valeurs du pays, tout en creusant les inégalités. La révolution islamique apporte d’abord espoir, mais répand rapidement les désillusions. L’autrice replonge alors dans des souvenirs qui ont près de 20 ans. Comment grandit-on, se construit-on dans un contexte saturé par la mort, entre les descentes de polices, les exécutions brutales, les bombardements ? Car les années défilent et s’assombrissent toujours plus. Les premières mesures restrictives s’abattent très vite sur le pays, comme le port du foulard obligatoire à l’école en 1980. Puis, la guerre contre l’Irak déclarée dès la même année dure jusqu’en 1988.

Marjane Satrapi se glisse à nouveau dans la peau de la petite fille qu’elle a été, pour revivre l’histoire sous le prisme de l’introspection, de la rétrospective. Sa plume légère, humoristique, ne saurait gommer le joug de l’histoire qui s’abat sur ce petit être. Sous la candeur des derniers instants de l’enfance, jouant avec ses poupées et les voix dans sa tête, son histoire familiale se veut écho des temps sombres que traverse l’Iran. Ces récits de vie, transmis oralement de génération en génération, révèlent la mémoire vraie d’un pays dont la grande histoire est entrain d’être réécrite par le nouveau régime politique. Mémoires plurielles aussi, grâce aux nombreux personnages secondaires qui tissent une société bien moins monolithique que ce que l’Occident tend à l’imaginer.
L’art comme exutoire
Ainsi, au cours de ces quatre volumes hypnotiques, l’autrice se résout à l’exil. Magnétiques, car son destin résonne avec notre quête de liberté la plus primaire. Et ce récit se lit avec d’autant plus d’intérêt lorsqu’on est une femme. En effet, Marjane Satrapi ne supporte plus ce pays dans lequel on doit se cacher pour écouter du rock, où fumer une simple cigarette relève du crime, où les gens adoptent les discours du gouvemement pour se faire bien voir en société. Elle s’envole d’abord pour l’Autriche, où sa soif d’émancipation ne pourra s’étancher du fait du choc culturel trop dur à encaisser quand on a tout juste 14 ans. De retour au pays, elle sait qu’elle ne pourra définitivement plus y imaginer sa vie, son futur. Une chute en avant de quelques années s’écoule alors, entre les bombes et les fanatismes, avant de ne quitter définitivement l’Iran en 1994.

Et ce récit, l’autrice le conte et le dessine tout en douceur, tout en pudeur. Son style graphique s’insère dans une désormais longue histoire de la bande-dessinée engagée. Le noir et blanc revendicatif fait ses premiers pas chez Art Spiegelman qui avait choisi cette charte graphique affirmée pour dénoncer le nazisme dans son œuvre la plus fameuse, Maus (1981-1990). Et elle a été, depuis, reprise par Zeina Abirached, dans Le Jeu des Hirondelles – Mourir, partir, revenir (2007), portant sur la guerre civile libanaise de 1984. Le noir et blanc porte ainsi toute cette symbolique forte, contre la dualité bien/mal des régimes oppresseurs. Et Marjane Satrapi lui donne un trait simple, arrondi et cotonneux. Comme pour se lover à nouveau dans le cocon de l’enfance, pour se protéger des horreurs des adultes.
Le prix de la liberté
Bande-dessinée construite sur la dualité oppression-liberté, Persepolis jette un éclairage nécessaire sur l’Iran. Elle s’immisce dans les arcanes de sa sa société civile, du point de vue d’une petite fille. Cette quête d’identité de tout un chacun, l’adolescence venue, se prend les pieds dans la violence et l’exil. Alors ode à la liberté, aux libertés d’être, d’agir, de penser, Persepolis conservera à jamais la mémoire de ce peuple iranien étouffé. Celui-là même dont la jeunesse actuelle n’a jamais autant souffert de la répression du régime. Cette soif de vie avait conduit Marjane Satrapi en 1994 vers France, où elle y est restée jusqu’à sa disparition brutale juin 2026.
