L’Être aimé est le tout nouveau film de Rodrigo Sorogoyen (As Bestas, Madre, El Reino) ! Présenté en Compétition du Festival de Cannes 2026, c’était évidemment une des grosses attentes sur la Croisette. Malheureusement, la déception est de mise, malgré le talent de Javier Bardem et Victoria Luengo éclaboussant à nouveau chaque séquence.
L’Être aimé (El Ser Qerido en espagnol) voit le retour de Rodrigo Sorogoyen sur un long-métrage ! En effet, l’auteur de Que Dios Nos Perdone et El Reino avait fait fureur à Cannes en 2022 avec l’excellent As Bestas. D’aucun pensait que le réalisateur méritait la Compétition cette année-là, mais il aura fallu attendre 4 ans pour son retour après une fructueuse parenthèse vers le monde de la série TV. L’Être aimé voit ainsi Sorogoyen collaborer à nouveau avec Victoria Luengo (Antidisturbios, La Chambre d’à côté), et diriger l’inénarrable Javier Bardem (Biutiful, Skyfall).
Valeurs sans sentiment
Ce dernier campe Esteban Martínez, un cinéaste de renommée internationale (doublement Oscarisé de surcroit !) retournant dans son pays natal pour tourner un nouveau film intitulé Sahara. Pour se faire, il renoue avec sa fille Emilia, abandonnée dans l’enfance et désormais actrice de talent malgré le fait qu’elle se cantonne à des rôles de second plan. Une réunion censée panser les non-dits, mais dont les blessures vont néanmoins se rouvrir dans cette production se déroulant aux îles Canaries.

Comme toujours avec Sorogoyen, l’ouverture d’un de ses films fait figure de note d’intention. On peut penser à ce plan-séquence à la Goodfellas au début de El Reino, ou dans un registre plus dramatique (et moins polar ou thriller) la formidable introduction tétanisante de Madre. Dans L’Être aimé, le réalisateur nous assène immédiatement d’une vraie leçon d’exposition, où dramaturgie, performance d’acteur et présentation de personnages se déploie dans un long dialogue champ/contre-champ de 18 minutes !
Une manière d’énoncer les prémices du récit de L’Être aimé, et de planter ces retrouvailles père-fille sur le fil du rasoir entre chaleur et inconfort. Tout le reste du métrage servira à explorer cette relation, à travers le filtre qu’est le tournage de cette fresque d’époque. Des prémices alléchantes, surtout quand on sait qu’outre le genre, Sorogoyen sait aussi croquer des récits intimistes purement dramatiques (Madre, Los años nuevos).
Sorogoyen statique
Pro de la mise en scène, Rodrigo Sorogoyen semble néanmoins se mettre en retrait ici. Point de soubresauts de mise en scène (une première déroutante pour le réal), L’Être aimé se veut beaucoup plus timoré dans ses démonstrations filmiques. De quoi laisser de la place aux deux comédiens phares, véritablement excellents et exploitant à merveille les non-dits de leur relation fracturée. Bien étrangement, on pense à Valeur Sentimentale présenté à Cannes 2025, partageant littéralement le même pitch de base.

Mais là où Joachim Trier appuyait à la fois sa mise en scène et le parcours cathartique de ses protagonistes, Rodrigo Sorogoyen s’arrête au milieu du guet. Comme en circuit fermé, L’Être aimé reste engoncé dans sa mécanique de l’impossibilité du dialogue. Cela donne évidemment quelques séquences éloquentes, à l’image de ce passage où une Emilia éméchée rencontre la nouvelle famille de son père. Malheureusement, et ce sera particulièrement vrai jusqu’au générique de fin, le scénario ne fait rien de son canevas familial, tout reposant sur le talent tellurique de ses comédiens. Un petit bémol néanmoins pour Marina Foïs (actrice de talent au demeurant), peu crédible dans son rôle bilingue de productrice (et ce pour 2 scènes).
Les Êtres aimés
Et quels comédiens oui, à eux seuls justifiant le visionnage de L’Être aimé. Pour autant, on peut déceler dans cette proposition une impulsion sous-jacente plus ample, à l’image de cette tirade prononcée par Victoria Luengo « le cinéma ne peut pas tout réparer ». Une manière de dénoncer les dérives toxiques d’une industrie où les puissants et l’égo écrasent le collectif, à l’image de cette super séquence de repas virant à la pantalonnade puis au désastre.

Le procédé est simple, clair, gouverné par un Javier Bardem absolument génial en despote et le jeu vulnérable de Luengo. Une acmé que L’Être aimé ne retrouvera pour ainsi dire jamais, achevant une dernière demi-heure en pilotage automatique. Là est sans doute le projet de Rodrigo Sorogoyen, effaçant sa patte pourtant singulière dans un drame un peu trop facile (encore plus si on connaît le pedigree du cinéaste). Une curieuse impression domine donc, celle d’un renoncement autant intra qu’extra-diégétique. Le sens est là certes, mais où est l’émotion ?
L’Être aimé sort au cinéma le 16 mai 2026. Retrouvez tous nos articles du Festival de Cannes ici.
avis
Avec L’Être aimé, Rodrigo Sorogoyen amenuise la vitalité de son cinéma dans un drame intimiste qui semble engoncé dans un moule festivalier. Heureusement, le cinéaste espagnol ne perd rien de ses capacités de dialoguiste hors-pair, couplé à une direction d'acteurs laissant respirer les flamboyants Javier Bardem et Victoria Luengo. Mais derrière un regard lourd du sens sur les dérives despotiques liées à la réalisation, on reste sur le guet devant ce qui est ni plus ni moins que le film le plus timoré de toute sa filmographie.
