Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’on attendait de pied ferme le retour à la réalisation du talentueux cinéaste russe, Andreï Zviaguintsev (Le Retour, Léviathan). C’est chose faite avec Minotaure, une plongée en Russie dans le contexte de la guer… pardon, « opération spéciale » en Ukraine.
Neuf longues années se sont écoulées depuis l’excellent Faute d’Amour et le cinéaste poursuit un travail d’exploration de la corruption morale de l’élite bourgeoise russe. Minotaure est fondamentalement une suite spirituelle de Léviathan – le cinéaste aime les titres mythologiques, chargés de sens – qui décortiquait l’écrasement d’une famille par un pouvoir russe conçu pour détruire ce qui s’oppose à son désir.

La décadence russe
Cette fois, on quitte le côté de l’opprimé pour passer du côté de l’oppresseur. En 2022, Gleb (Anatoli Bely) vit avec sa femme Galina (Iris Lebedeva) et leur fils dans une petite ville russe. Il dirige une entreprise locale importante et la mairie lui demande de fournir une liste de 14 noms de ses employés à inscrire sur les listes de recrutement pour la guerre en Ukraine. Une requête qui le trouble profondément, lui qui souhaite garder sa main-d’œuvre qualifiée. Qui plus est, rien ne va plus dans son couple et il soupçonne sa femme d’avoir une liaison.
La famille vit dans une luxueuse villa entourée d’un parc privé qui marque sa déconnexion totale avec le reste de la population. C’est une vie dans une bulle qui ne peut être percée de l’extérieur. Pourtant, le malheur gronde à l’intérieur, avec ce couple qui ne se parle plus, qui n’a plus d’intimité et qui ne se comprend plus. Cette situation tendue est le théâtre idéal pour un récit viscéral qui dépasse le cadre familial pour s’aventurer sur le terrain politique, sociétal et métaphorique.

Évoquer un tout par la mise en scène
Le cinéaste russe est indéniablement l’un des plus brillants metteurs en scène contemporains. Par ses choix de cadrage, il capte avec précision des situations, des rapports de force ou des instants d’intimité (qui sont rares). C’est également un maitre dans la narration : on vit le récit comme un thriller qui captive de bout en bout, à mesure que se dévoilent par l’action et les images les sens profonds de l’œuvre (notamment lors d’une incroyable scène où le film bascule dans une autre dimension). Le travail est tout aussi remarquable sur le son et l’usage minimaliste de l’évocatrice musique organique signée Evgueni et Sacha Galperine.
De plus, à la manière du cinéaste roumain Cristian Mungiu, Zviaguintsev laisse de la marge à ses acteurs pour qu’ils expriment toutes les nuances de leurs personnages, tout en gardant un contrôle absolu sur le cadre, ce qu’il montre et ce qu’il veut raconter. Anatoli Bely livre une puissante prestation en homme lâche, acculé par un système qu’il a lui-même contribué à enrichir. À ses côtés, Iris Lebedeva incarne une bourgeoisie russe pétrifiée, qui préfère fermer les yeux dans ses draps de soie plutôt que de regarder la réalité en face. Leurs prestations nuancées nous permettent d’avoir une véritable empathie pour eux, malgré ce qu’ils incarnent.
Le sacrifice des innocents face au système
C’est là que le titre du film prend tout son sens. Le « Minotaure », c’est cet État ogre, tapi dans l’ombre de sa bureaucratie froide, qui exige son tribut de chair fraîche pour nourrir une guerre inutile. Face à cette bête insatiable, le dilemme moral de Gleb devient redoutable : Quels noms jeter en pâture à la bête ? Qu’est-ce que Gleb peut faire pour garder le contrôle sur sa femme et sauver la structure patriarcale ?
La tragédie intime et la tragédie géopolitique se répondent dans un écho terrifiant. En refermant son piège labyrinthique sur ses personnages, Zviaguintsev signe un réquisitoire d’une noirceur absolue qui culmine dans un habile dernier plan, prouvant qu’il n’a rien perdu de sa superbe ni de son courage politique. Chapeau bas !
Minotaure a été présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2026 et sortira au cinéma le 14 octobre 2026. Retrouvez tous nos articles du Festival de Cannes ici.
Avis
Neuf ans après Faute d'amour, Andreï Zviaguintsev signe son grand retour avec un film à charge contre une bourgeoisie russe complice et pétrifiée face à la guerre. Le cinéaste orchestre un face-à-face conjugal et politique d'une grande noirceur. Porté par une mise en scène virtuose au symbolisme poétique, Minotaure se révèle comme une œuvre courageuse et viscérale.