Semi-exploratrice, semi-destructrice, July Jung nous livre une chronique contemporaine sur l’émancipation féminine et ce nouveau regard sur la beauté avec Dora. Au sein d’un film tumultueux, on explore le chaos et l’amour, dans un des plus beaux films de cette Quinzaine des Cinéastes.
Dans la catégorie « film impossible à pitcher sans trop en dévoiler », Dora y a bien sa place. Notre coup de cœur de la sélection de la Quinzaine des cinéastes est réalisé et écrit par July Jung. La cinéaste revient à Cannes comme chez elle, puisque la France l’avait déjà accueillie pour A Girl at My Door, nommé pour le prix Un certain regard, la Caméra d’or et la Queer Palm en 2014.

En 2H27 de drame aux quelques effets comiques, la cinéaste fourre de nombreux sujets qu’elle prend le temps de développer les uns après les autres, et ça avec la manière. Le film est très dense, c’est un gros morceau, qui nous apporte un bol d’air frais dans ce festival, en traitant avec profondeur de sujets qui tiennent à coeur à la cinéaste. D’une créativité dont on ne doutait plus et d’une intelligence à l’état pur, Dora nous a marqué.
Dora, l’histoire d’une jeune fille « malade »
Un cinéma étrange et poétique à la fois, c’est une définition assez correcte qu’on pourrait faire des œuvres de July Jung. Et encore, elle ne décrirait pas la délicieuse manière qu’a la réalisatrice de traiter ces thèmes avec un ressort narratif toujours aussi décalé. La Sud-Coréenne évoque la féminité, la découverte de soi, des amours, mais en mettant constamment des obstacles ou pire – des personnages masculins les plus abjects qui soient – en travers de son chemin. Aussi grande que soit notre peine pour le personnage principal, le long métrage de Jung nous tient en haleine du début à la fin.

Dora est atteinte d’une maladie inconnue mais pas contagieuse : plaques rouges sur tout le corps, isolement, une métaphore juste de ce que peut être une dépression. En rencontrant les bonnes personnes, et découvrant autour d’elle ce que signifie aimer, la jeune femme va commencer à guérir petit à petit. Une résilience ? Une guérison miracle ? Le long métrage nous fait traverser des hauts et des bas, grâce à une réalisatrice qui sait épouser le ton de son œuvre avec son récit.
Le sublime tumulte de Dora
Dora est un personnage mais c’est aussi bien plus, c’est une incarnation d’une jeunesse isolée, intimidée, qui se compare aux normes esthétiques (ce qui veut dire pour une femme, des normes souvent sexualisées) de son époque. La preuve en est que lorsque Dora s’affirme un peu plus, elle se met à aller mieux et à devenir plus « belle ». Les hommes autour d’elle commencent à mal se comporter en la draguant ou en cherchant à la renfermer dans sa case de « malade », ce qui signifie pour elle : se renfermer, ne plus sortir et ne rien dire. Cette maladie, c’est la dépression, c’est aussi d’une certaine manière l’extériorisation de sa sexualité et de qui elle est. Lorsqu’elle s’affirme, les symptômes disparaissent. Une évolution portée par la miraculeuse Kim Do-yeon.

L’histoire et le titre du long métrage s’inspirent d’ailleurs d’une vraie histoire, celle d’Ida Bauer, surnommée Dora. Atteinte d’une forte toux, d’évanouissements et d’accès de dépression suite à des agressions sexuelles, elle se serait rétablie seulement en quelques mois, après l’arrêt de ses médicaments. Dora devient donc un symbole de lutte, mais aussi d’épanouissement et de féminité. Kim Do-yeon, l’interprète, arrive à être sublime quand il le faut, et réservée quand elle le veux. Ce qui est indéniable, c’est son talent qu’elle expose tout le long du film, notamment grâce à son duo avec la japonaise Sakura Ando.
La beauté des cicatrices
Une alchimie si positive et magnifique, il y en a eu peu ces dernières années. Le duo Dora-Nami se complète, abordant une magnifique réflexion sur la notion de « féminité », particulièrement au travers du temps qui passe et des cicatrices que laissent la vie. Nami a fui le Japon pour se ressourcer, elle est la projection d’une Dora en train de s’affirmer et qui connait les horreurs qui lui sont déjà arrivées. Le personnage exécrable révèle au fur et à mesure son passé, ses cicatrices. Le personnage de Nami est touchant et à la fois très révoltant, à l’image de ce long métrage.

Et pour une fois, nous pouvons nous réjouir d’une scène intime enfin nécessaire à l’histoire : dans un moment délicat. La réalisatrice capture le rapprochement entre deux femmes qui explorent leur rapport au corps, à leur identité aussi, puis à leur liberté. July Jung maitrise sensualité et engagement, avec sobriété, en balayant les a priori des hommes cinéastes de ces dernières années sur la féminité, en balançant une œuvre féministe, mais aussi très dramatiquement réaliste…
Après le chaos des vagues, le calme revient enfin
Difficile de dépasser ce sentiment révoltant que nous procure le film, par sa critique du patriarcat et des transformations qu’il instaure, notamment dans la condition féminine, de sa sexualité et de son identité. Les hommes contrôlent tout et c’est eux qui nous gâchent cette magnifique histoire d’amour. Une histoire romantique mais aussi platonique, entre deux femmes qui cherchent à s’aimer elles-mêmes. Le long métrage prend son temps et instaure un rythme et une ambiance très poétiques.

Le travail sur le son et l’ambiance, spécialement lors des scènes de pluie et dans la mer, n’est pas anodin. Le rapport à l’eau, à la mer, se comprend dès la première scène où Dora pose sa main sur le sable. L’apparition de l’eau symbolise un repère, parfois lors de scènes de chaos, où la pluie est bruyante, cristallisante, et parfois le bruit des gouttes est reposant. « La mer est un point de départ », explique la réalisatrice, l’idée principale qu’elle se faisait du film. Lorsque personne et aucun endroit n’étaient là pour Dora, elle retrouve dans cet élément un calme nécessaire au chaos de l’œuvre.
Un cri féministe délicat et important
Sans effets de caméra excentriques, le troisième film de la réalisatrice est d’une dramaturgie réaliste et imprégnante. July Jung réussit à merveille à nous plonger dans le récit de Dora, entre des thèmes d’émancipation, d’affirmation et de lutte féminine. Pour certains, Jung est le prochain visage d’une nouvelle vague sud-coréenne, pourquoi pas ? La réalisatrice fait preuve d’une élégance dans sa manière de traiter ces thèmes et de mettre en avant la colère d’une jeune femme, qui part en furie, s’extirper du contrôle masculin qui s’érige autour d’elle.
Accrochez-vous et soyez prêts à passer par d’innombrables émotions en 2h27. Nous, on espère retrouver vite July Jung à Cannes, cette fois en compétition officielle. Une nomination qui serait promptement méritée pour notre coup de cœur de la Quinzaine.
Dora sortira en salles courant 2026. Retrouvez tous nos articles du festival ici.
AVIS
Dans la subtilité et la poésie qui la définit si bien, July Jung réalise son meilleur film avec Dora. Un regard féroce et provocateur sur les codes de la beauté, l'émancipation et la condition féminine.