[Rencontre] Frank Pavich, réalisateur de Jodorowsky’s Dune

 

1. Quand avez-vous découvert le projet Dune par Alejandro Jodorowsky ?

J’ai certainement pris connaissance de cette version de Dune en 2009-2010. Il n’y a pas beaucoup d’informations disponibles. Vous en voyez un peu sur internet et un peu dans des livres comme « les 50 plus grands films jamais réalisés ». Le projet de Jodorowsky était l’un d’entre eux et c’était toujours le plus intéressant parmi les autres.

2. Vous avez choisi de faire le film, car vous êtes un fan ?

Oui, je suis un fan de Jodorowsky, je pensais que ça ferait une super histoire et je voulais en apprendre plus sur le projet moi-même. Donc le seul moyen, c’était de le contacter et de raconter l’histoire avec lui.

3. Comment Jodorowsky a réagi à l’annonce du projet ?

Ce qui est surprenant, c’est qu’il a été très conciliant. J’ai trouvé un contact pour le joindre et quand j’ai entendu de ses nouvelles, il m’a dit : « je vis à Paris et si vous voulez parler avec moi, vous devez venir pour qu’on se rencontre en face à face ». Alors je suis venu et j’ai été dans son appartement pour le rencontrer. On a peut-être parlé 15 minutes, quelque chose de très court. Il ne savait pas qui j’étais, je n’avais pas fait beaucoup de choses avant, mais il travaille à l’instinct. Je pense qu’il juge la personnalité et il pouvait deviner que j’étais passionné par le sujet. Au fond de lui, il a certainement pensé que je raconterais l’histoire honnêtement. Je ne voyais pas ce récit comme une tragédie. Peut-être que si quelqu’un d’autre avait fait le documentaire, le film aurait été triste et larmoyant. De mon côté, je vois Dune comme Alejandro le voit. Ce n’est ni une tragédie, ni un échec : c’est le succès ultime. Même si le film n’existe pas, ça ne veut pas dire que c’est un échec. C’est même un plus grand succès que s’il avait existé. Donc je pense qu’il a apprécié ça chez moi et il m’a fait confiance. Concrètement, il m’a donné l’histoire. J’ai demandé et il a dit : « oui, c’est à toi et va le faire ! » Il m’a laissé tranquille pendant deux ans et demi… Je venais à Paris faire les interviews, puis j’allais chez moi faire le montage, l’animation, la musique… Puis, je repartais faire des entretiens. Il n’a jamais demandé à voir des images. Il m’a laissé faire parce qu’il fait des films et il respecte mon procédé comme il veut qu’on respecte le sien. Il n’a pas vu le documentaire avant qu’il soit terminé. C’est assez fascinant.

4. Donc Dune est un magnifique succès, car il n’existe pas. Cela aurait pu être un excellent film, mais il n’aurait jamais été au niveau de son storyboard.

Oui, rien ne va être aussi grand que le film que vous avez dans votre tête. Vous pouvez fermer vos yeux, je peux fermer les miens et penser à quoi Dune pourrait ressembler. Dans ma tête, c’est parfait, dans la vôtre aussi, mais peut-être que mon idée de la perfection ne ressemble pas à la vôtre. Vous pouvez regarder des dessins préparatoires, fermer vos yeux et imaginer ce que ça aurait pu être : c’est le plus beau des succès. Cela nous affecte bien plus profondément.

Un concept art de Chris Foss

Un concept art de Chris Foss

5. On se sent très inspiré à la fin de votre documentaire…

Bien, bien, bien. Succès ! Excellent !

6. Le plus fabuleux talent de Jodorowsky est de savoir qui engager ?

Totalement. Si vous êtes un peintre, vous pouvez vous asseoir dans une pièce et vous êtes indépendant. Mais si vous faites un film, vous avez besoin de beaucoup d’aide, de beaucoup de monde. Cela fait partie des talents de Jodorowsky de choisir les bonnes personnes. Par exemple, il a rencontré Douglas Trumbull (créateur des effets spéciaux de 2001 : l’odyssée de l’espace) et il a senti qu’il n’était pas un guerrier spirituel (en référence au nom donné par Jodorowsky à ses collaborateurs). Alors il a fait un virage à 180° vers Dan O’Bannon. Des personnes ont pensé que c’était fou, mais lui savait que Dan était la bonne personne. C’est un talent incroyable.

7. Depuis Cannes 2013, vous avez mis trois ans à sortir le film en France… Pourquoi ?

Je ne sais pas trop… la France était sous le contrôle de Michel Seydoux qui produit le film d’Alejandro et qui est également le co-producteur de Jodorowsky’s Dune. Mais j’ai bien aimé le fait que ça ait pris un peu plus de temps, car pour moi, le film continue à vivre. Après Cannes j’ai fait un tas de festivals à travers le monde, ils se sont tous un peu mélangés dans ma tête. Maintenant, il y a eu une vraie pause et c’est de retour en France. Un retour à ses origines, car c’est un film français. Tout s’est passé ici. Le film Dune a commencé à Paris, le documentaire a été tourné à Paris et il a été la première fois projeté en France. En plus, ce n’est ni en DVD, ni à la télévision, c’est au cinéma, ce qui est véritablement sa place. C’est un film drôle et émouvant, on est affecté de manière collective. On peut dire que cela correspond aux idées de Jodorowsky : la conscience cosmique… Ce genre d’idée.

8. J’imagine que vous avez lu le storyboard en entier. Comment est-il ?

C’est incroyable, complètement fou. Je n’ai jamais rien vu de tel. Vous pouvez littéralement voir le film : tous les dialogues, tous les mouvements de caméra, tous les personnages, tous les acteurs, tous les décors, tous les véhicules… Tout est dedans ! C’est inimaginable.

Storyboard de Dune, dessins de Meobius

Storyboard de Dune, dessins de Meobius

9. Combien de pages ?

Je ne sais pas, car ce n’est pas numéroté. C’est environ 20-30 kilos de pages… C’est beaucoup !

10. Combien de temps le film aurait duré ?

C’est difficile à dire, car quand vous écrivez un scénario : une page une minute est la règle. Mais Jodorowsky a écrit un texte d’environ 130 pages, donc deux heures et demie, mais seulement après il a commencé à faire le storyboard. Le scénario et le storyboard sont très différents. À la base, il a pris le roman de Frank Herbert, il en a fait un scénario, puis du scénario il en a fait le storyboard. Ça n’arrêtait pas d’évoluer. Vous ne pouvez pas vraiment calculer la longueur du film sur son storyboard, donc c’est un mystère pour moi !

11. Comme Jodorowsky le dit dans le film, un autre réalisateur pourrait prendre le relais. Une série TV par exemple ?

Cela serait une possibilité. Surtout de nos jours, vous pouvez obtenir une mini-série sympa. C’est ce qu’ils ont fait avec Dune il y a 15 ans environ. Il y avait le film de David Lynch en 1984 et puis dans les années 2000, les Américains ont fait une mini-série. C’était peut-être deux ou trois heures de film ou trois épisodes de deux heures, quelque chose comme ça, je ne l’aie jamais vu, donc je ne peux pas dire. Mais que ce soit la version du livre ou de Jodorowsky, il y a matière.

12. Quel réalisateur pourrait faire le boulot selon vous ?

Pourquoi pas les Wachowski. Je pense qu’ils sont très influencés par Jodorowsky et en plus ils font ce qu’ils veulent. Ils s’en foutent de l’avis des gens. Ils font les films qu’ils ont envie de faire et ils savent gérer des grosses productions : la trilogie Matrix était gigantesque, Jupiter Ascending – que je n’ai pas vu -, mais qui avait l’air fou. Il n’a peut-être pas très bien marché, mais ils ont fait ce qu’ils voulaient faire. D’une certaine manière, je pense qu’ils sont de la même « école » qu’Alejandro.

13. Hier, vous avez présenté votre film au UGC Ciné Cité les Halles et Jodorowsky était présent… Ça a été un peu mouvementé à ce qu’il paraît ?

Quand Alejandro est impliqué dans quelque chose, cela devient plus grand. Le cinéma était très vaste hier, il y avait 500 places et 550 personnes dans la salle. Les gens étaient assis dans les allées ou debout. Après la projection, on a fait une petite séance de question/réponse, Jodorowsky était en pleine forme ! Certaines personnes posent des questions bêtes, ça arrive toujours. Souvent, ceux qui lèvent la main posent des questions bêtes. Il y en a un qui a demandé pourquoi le documentaire ne parlait pas de l’hypothèse où Alejandro avait fait le film, mais que c’était un désastre financier et critique. Jodorowsky a répondu : « de quoi vous parlez ? C’est un rêve ! Un rêve ne peut pas être un échec ! Qu’est-ce qui ne va pas avec vous ? Ce n’est pas l’histoire d’un échec, c’est le récit d’un incroyable succès ! » Il criait sur la personne, c’était très drôle !

 

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Rédacteur à la recherche de la moindre trace de génie sur pellicule et qui vit selon un axiome très précis : « un jour sans critiquer Michael Bay est un mauvais jour, mais un jour sans encenser Martin Scorsese en est un bien pire. »

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