James Gray est un habitué du Festival de Cannes, et son nouveau film Paper Tiger ne fait pas exception à sa présence sur la Croisette. Renouant avec le genre qui l’a vu émerger, le réalisateur new-yorkais livre un beau polar noir servi par son excellent casting (Adam Driver, Miles Teller et Scarlett Johansson).
James Gray est sans nul doute un des plus grands cinéastes américains contemporains. Paper Tiger est ainsi le nouveau chapitre d’une filmographie à la cohérence absolue, puisant ses fondations au sein de l’amour que porte Gray au Nouvel Hollywood. Mais plus encore que ses illustres parrains cinématographiques (Francis Ford Coppola et William Friedkin en tête), c’est dans son propre ADN que l’auteur puise sa créativité.
James Gray de retour dans le Queens
En effet, dès Little Odessa en 1994, James Gray convoque des thématiques-clés que l’on retrouve en filigrane tout au long de son corpus filmique. Milieu New-yorkais du Queens, ambiance crépusculaire, dynamiques et contradictions familiales, rapport semi-toxique au frère, relation protectrice avec la figure maternelle, évocations mythologiques au père…
De son « blockbuster » de science-fiction (Ad Astra) jusqu’à son film semi-biographique (Armageddon Time), en passant par son épopée d’aventure (The Lost City of Z), cette règle ne déroge pas peu importe les genres explorés par James Gray. Paper Tiger débute ainsi en territoire conquis, prenant presque la suite chronologique intradiégétique de son dernier film pour ancrer son action en 1986.

Nous sommes toujours dans le Queens natal du réalisateur, alors que Paper Tiger nous emmène au sein du foyer d’Irwin (Miles Teller) et Hester Pearl (Scarlett Johansson), parents de deux adolescents. Ce couple issu de la middle class va voir son destin bouleverser quand le frère d’Irwin leur fait une visite : Gary (Adam Driver) est un ex-policier reconverti en businessman qui va proposer une affaire juteuse à son frangin.
Tandis qu’un canal a besoin de rénovations, Irwin est mandaté par la mafia russe en tant que conseiller vis-à-vis des travaux requis. En effet, ces derniers contrôlent le secteur et tout projet urbaniste ou écologique passe forcément par leur regard. Mais lorsque le bon père père de famille découvrira des implications criminelles sur le site, c’est tout son foyer qui sera menacé. L’étau va ainsi se resserrer, mettant à mal la relation des frangins.
Vrai polar noir
Rien que dans ces prémices, Paper Tiger s’impose comme du James Gray pur jus. Le cinéaste renoue ainsi avec la première moitié de sa carrière, à savoir le polar noir ! Dès lors, la trame globale du film ne surprendra pas les aficionados du genre ni même les connaisseurs du travail préalable de James Gray. Poursuite de l’American Dream par des moyens troubles, figure d’Abel & Caïn, travail photographique somptueux hérité de Gordon Willis par le chef op’ Joaquín Baca-Asay, forces de l’ordre et huiles industrielles corrompues, collatéralité des évènements ressenties à travers les yeux de la famille…
Paper Tiger reste ainsi sur ses rails narratifs, appliquant tous les codes et figures archétypales du thriller noir néo-Hollywoodien. De quoi d’emblée faire de ce nouveau James Gray un film plus mineur et attendu donc (jusque dans sa manière de dépeindre la menace russe), appliquant son programme sans dépasser les bords. Pour autant, devant la révérence absolue qu’à le réalisateur vis-à-vis de ce cinéma, il distille ici et là quelques morceaux de bravoure filmiques consubstantiels à la maîtrise de son auteur.

Car oui, Paper Tiger est un vrai plaisir de chaque instant pour tout amateur du genre, tandis que le piège se referme autour des personnages. Un entonnoir non seulement lié à la trame principale de polar (vis-à-vis des deux frères), mais aussi au personnage de Scarlett Johansson. Figure périphérique de femme au foyer typique de l’époque, on pourrait craindre que son rôle soit simplement adjacent. James Gray a néanmoins la riche idée de faire d’Hester la vraie charpente de cet équilibre moral et familial, jusque dans une trajectoire finale douce-amère. Une manière de renouer avec la voix de la raison de son cinéma, qui est la figure matriarcale. De quoi parfaitement infuser l’aura mélancolique de Paper Tiger.
Coutures toujours touchantes
Sorte de fin de trilogie initiée avec The Yards et La nuit nous appartient, on comprend rapidement que ce nouvel opus tire également sa sève de souvenirs d’enfance du réalisateur. Comme pour Armageddon Time, James Gray remixe sa propre famille (Jeremy Strong et Anne Hathaway devaient initialement être au casting comme pont thématique évident) et s’attarde réellement sur ces dynamiques en questionnant les voies de l’American Way of Life (l’accès des deux frères à l’université étant éloquent à ce sujet). Le résultat s’avère touchant, sans toutefois toucher les cimes émotionnelles que le réalisateur a pu embrasser par le passé.
Là où Paper Tiger revigore l’œuvre du papa de Two Lovers n’est pas forcément dans cet aspect « Two Brothers », mais dans la diégèse totale de mise en scène. James Gray livre ainsi à intervalles réguliers de superbes moments de tension filmique : on pense notamment à ce jeu d’ombres dans un escalier en pleine nuit, où les deux opposants se tutoient et se visualisent uniquement par l’ombre de leur arme ou de leur silhouette.

Paper Tiger est ainsi une nouvelle démonstration du muscle de James Gray en terme de réalisation, toujours au service de ses personnages. Miles Teller campe ainsi parfaitement cette représentation du everyday man vertueux, mais Adam Driver vole clairement la vedette aux autres dans ce qui est une de ses meilleures performances d’acteur !
Adam Drives
Ce dernier est absolument parfait en archétype Mann-ien d’homme solitaire, évoluant dans les strates troubles sans renier les liens du sang. Un personnage proche de martyr qui est l’antithèse du protagoniste criminel à la Scorsese, mais Adam Driver délivre la même gouaille et la même classe. Une figure instantanément charismatique, et même tragique : la boucle est bouclée pour James Gray, notamment par un climax en hautes herbes absolument divin en terme de montage, de son et de cadrage. En résulte avec Paper Tiger un projet à la plénitude et à la maîtrise formelle indéniable. On connait les pièces de la maison, mais c’est toujours un bonheur de retourner chez ce réalisateur aussi sincère.
Paper Tiger sortira au cinéma en 2026. Retrouvez tous nos articles du Festival de Cannes ici.
avis
Avec Paper Tiger, James Gray dialogue à nouveau avec sa filmographie du polar noir et ses obsessions habituelles pour délivrer un thriller restant dans ses rails narratifs, mais toujours incarné. Porté par une fabrication exemplaire, un casting de talent, un Adam Driver stellaire et une mise en scène aux petits oignons, ce nouvel opus prouve à nouveau le talent de son auteur. Une réussite !
