Si on l’a vu, on se souvient forcément du Fils de Saul, cette plongée en enfer dans un camp d’extermination nazi réalisée par László Nemes. Cela sera aussi le cas pour Moulin, véritable tour de force cinématographique qui s’impose comme le plus grand film sur la résistance depuis L’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville.
Jean Moulin. Ce nom fait partie de tous les livres d’histoire et réside dans la mémoire collective française aux côtés de De Gaulle et d’autres noms illustres. D’emblée pour un cinéaste, lorsqu’on touche à une icône, on prend des risques non négligeables de se planter artistiquement et moralement, ainsi que de se retrouver confronté aux critiques (pertinentes ou non). Moulin n’échappe évidemment pas à la règle.

Pour autant, László Nemes et son équipe approchent le personnage avec grand tact et de façon hautement respectueuse le personnage. Moulin n’a rien d’un biopic bête et méchant, mais il révèle les actions capitales au profit de la résistance, et donc de la libération de la France, qu’il mène tout au long de son ultime mission. À cet exercice, le premier tiers du film est remarquable dans sa construction narrative, installant les enjeux, les personnages secondaires et les micro-détails qui viendront hanter, après coup, le reste du récit. Ce segment s’inscrit dans la plus pure tradition du cinéma d’espionnage où les regards, les silences et les paroles ont toujours un double sens, où le sang-froid est nécessaire à chaque pas, à chaque respiration.
Moulin vs Barbie
Puis, vient le temps de Barbie. Un nom qui, dans l’imaginaire collectif, est de nos jours associé à quelque chose de bien plus rose et enfantin. Sauf lorsqu’on ajoute le prénom Klaus, Klaus Barbie. Surnommé « le Boucher de Lyon » et chef de la section IV de la Gestapo à Lyon, c’est l’homme qui a terrorisé, déporté, torturé et exécuté des milliers de personnes avant de fuir après la guerre vers la Bolivie, où il vivra peinard pendant 40 ans (!). Bref, un chouette type, n’est-ce pas ?

Hélas pour Jean Moulin, qui se fait capturer avant de rejoindre une réunion de la résistance, cet homme va se retrouver sur son chemin. À cet instant, le film bascule vers un duel entre deux hommes, l’un ayant toutes les armes à sa disposition tandis que l’autre n’a qu’un seul but, celui de masquer son identité et de ne rien révéler. Ce qui fascine (et terrifie), c’est la montée crescendo dans l’horreur avec un cheminement du processus de torture orchestré par Klaus Barbie, capable de passer d’une discussion faussement policée et intellectuelle à des actes de barbarie.
On ressent en sa présence la même malaise qu’on a éprouvé devant La Liste de Schindler face aux actions du commandant du camp de Plaszow interprété par Ralph Fiennes. On regarde Moulin avec la boule au ventre, captivé par une tension palpable. L’horreur se dévoile finement, par étapes, et mue constamment. Le spectateur se retrouve ainsi au plus près de Jean Moulin (alias Jacques Martel, son pseudonyme à l’époque) et observe avec sidération le duel de mots et de non-dits entre deux êtres que tout oppose.
Une fabrication filmique hors-pair
Pour interpréter les deux hommes, on découvre Gilles Lellouche (Moulin) et Lars Eidinger (Barbie), qui sont tout simplement habités par leur rôle respectif. Lellouche avec cette retenue, cette discrétion et cette force de caractère livre l’une des plus puissantes performances de sa carrière. Une prestation où les moindres nuances sur son visage se lisent comme un livre ouvert par le spectateur (et parfois par Barbie, hélas). De l’autre côté de l’arène, Eidinger incarne la version réaliste et d’autant plus effrayante d’Hans Landa – l’iconique méchant d’Inglourious Basterds – et séquence après séquence, il terrifie le spectateur un peu plus. Son interprétation à elle seule vaut tous les lauriers du monde.

Il est également impossible de parler de Moulin sans écrire quelques mots sur son écrin visuel d’une extrême beauté qui n’a d’égal que sa noirceur. Avec ses noirs si profonds qui créent un somptueux clair-obscur ; cette reconstitution organique et réaliste de l’époque, à travers un travail sur la texture des décors et des costumes ; ses cadrages et mouvements de caméra virtuoses, toujours justes et justifiés, qui donnent de la force à un récit déjà puissant en lui-même. László Nemes signe son œuvre avec la mise en scène d’un grand film. Moulin en est-il un ? Certainement, mais seul le temps le jugera… En espérant que la sentence arrive plus rapidement que pour Klaus Barbie.
Moulin a été présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2026 et est sortira au cinéma le 28 octobre 2026. Retrouvez tous nos articles du Festival de Cannes ici.
Avis
On n'avait plus vu d'œuvre cinématographique aussi forte à propos de la résistance pendant la Seconde Guerre mondiale depuis l'Armée des ombres de Melville. Moulin est un récit poignant, magnifiquement réalisé et photographié par László Nemes et son équipe. Il donne à Gilles Lellouche et Lars Eidinger des rôles extraordinaires et ils ont répondu à l'appel de la plus belle des manières.
