Dans Les Goûteuses d’Hitler, on suit l’histoire d’un groupe d’une quinzaine de femmes contraintes de risquer leurs propres vies à chaque repas pour préserver celle du Führer. Épisode trop peu connu de la Seconde Guerre mondiale, le cinéaste Silvio Soldini signe un long-métrage saisissant avec un casting des plus émouvant.
Les Goûteuses d’Hitler raconte un fragment de l’histoire allemande lors de la Seconde Guerre Mondiale. Si le titre est assez révélateur, Silvio Soldini explore la difficile question du rapport de force en temps de guerre dans un scénario récompensé aux David Di Donatello 2026 (Les Césars Italien).
Un épisode peu connu
Les films sur la Seconde Guerre mondiale continuent de s’enchaîner cette année. Après Nuremberg de James Vanderbilt en janvier, et avant la sortie des deux volets de La Bataille de Gaulle d’Antonin Baudry, c’est au tour du film Les Goûteuses d’Hitler, adaptation d’un roman de Rosella Postorino qui s’est lui-même inspiré d’un récit autobiographique. Aussi, le long-métrage de Silvio Soldini, se clôture sur cette révélation, l’histoire à laquelle on vient d’assister est tirée de fait réel. Margot Woelk faisait partie d’un groupe de quinze femmes qui, en 1942, étaient contraintes de goûter la nourriture du Führer pour s’assurer que rien n’était empoisonné. Seule survivante, Woelk a témoigné de cet épisode de sa vie deux ans avant sa mort en 2014, soit soixante-dix ans après les faits. On précise que son nom n’est pas cité dans le film, le scénario étant en partie romancé.

Les Goûteuses d’Hitler se démarque par un esthétique discret mais marquant. Là où Nuremberg rivalisait presque avec un Marvel à grand renfort de musique grandiloquente, ici, ce n’est pas le cas. Silvio Soldini adopte un regard mesuré, en retrait. Dans Les Goûteuses d’Hitler, on se trouve du point de vue des Allemands. Et c’est là toute la force du film. La narration ne s’en écarte jamais, on est braqué sur la vie de ces pauvres femmes contraintes de jouer leurs vies à chaque repas. On voit certaines adorer le Führer, s’enquérir auprès du chef cuisiner de ses habitudes de vies, un peu comme si on parlait d’une rock star… Si c’est profondément dérangeant que de les entendre adorer un homme comme Hitler, il est bon de rappeler qu’historiquement les horreurs de la Shoah n’ont pas été tout de suite connues de tout le peuple allemand.
L’ombre terrible
L’autre point fort du film Les Goûteuses d’Hitler, c’est qu’on sait, mais qu’on ne voit jamais. La suggestion est quelque chose d’absolument fascinant, à l’instar de La Zone d’Intérêt de Jonathan Glazer qui faisait tout entendre sans jamais ne rien montrer. Ici, c’est l’ombre d’Hitler qui plane sur ce groupe de femmes. On pourrait dire que ça n’a rien d’extraordinaire, son nom est dans le titre du film ! Mais, il est intéressant de noter combien juste la mention de ce nom est porteur de tant de choses. De fait, on sait dès le début dans quelle direction le film va nous entraîner et c’est sans surprise qu’on guette des scènes d’empoisonnements. D’ailleurs on ne peut s’empêcher de se demander, à la fin du film si aujourd’hui un dictateur comme Poutine n’aurait pas recours à des pratiques similaires…

Aussi, on reste accroché à la narration tout du long, parce qu’on a envie de savoir jusqu’où l’histoire va aller, jusqu’où va enfler cette peur chevillée aux corps de ces pauvres femmes. Le scénario réussit ce tour de force de nous faire comprendre que Rosa, Leni, Edna et les autres n’ont pas le choix. A l’instar de la célébrissime expérience de Milgram qui prouve qu’un homme peut faire du mal à un autre si on lui demande, ici, ces femmes goûtent pour potentiellement sauver de l’empoissonnement celui qui les persécute. Aussi Les Goûteuses d’Hitler aborde une question philosophique, celle d’un rapport de force qui même lorsque cela est contraire à nos principes nous force à faire quelque chose qui nous répugne et à mettre en péril notre vie…
Le devoir de mémoire
Les Goûteuses d’Hitler est aussi le moyen de revenir sur un épisode historique important de la Seconde Guerre mondiale. Le 20 juillet 1944, des conjurés civils et militaires allemands souhaitent renverser le régime nazi, on parle de l’ « Opération Walkyrie ». Une tentative d’assassinat raté contre Hitler, qui fut seulement légèrement blessé par la bombe déposée par le colon Claus von Stauffenberg. Dans le film, on vit profondément l’incertitude quant à savoir si le Führer est réellement mort des suites de ce complot. Les personnages nous transmettent un soulagement refoulé tant bien que mal, soulagement qui va pourtant sombrer lorsque Hitler prendra la parole peu de temps après. Cette scène est particulièrement intense, Rosa et ses beaux-parents s’effondrent sans un mot en écoutant la radio qui retransmet la terrible voix. Une image de plus pour rappeler que leur vie est régie par l’ombre d’Adolf Hitler.

Bien souvent, les films sur la Première Guerre mondiale ou la Seconde Guerre mondiale ont un esthétique bien particulier. Des couleurs un peu passées, des plans très travaillés. Tout est bon pour replonger le spectateur dans le devoir de mémoire. Dans Les Goûteuses d’Hitler, cette impression de regarder une vitrine historique vivante est amoindrie. Sans nul doute le sujet assez mal connu y contribue, mais on n’a pas l’impression de voir pour la millième fois la même histoire sous un autre angle. De fait, tout en réexplorant le traumatisme de la Seconde Guerre, Les Goûteuses d’Hitler se démarque de ce qu’on a l’habitude de voir par la force d’un scénario saisissant et un casing émouvant.
Les Goûteuses d’Hitler est un long-métrage qui mérite d’être vu. Si on pourrait craindre de saturer de la quantité de films sur la Seconde Guerre qui sortent en ce moment, Silvio Soldini nous offre un beau moment qui aborde sans prétention un fragment de l’histoire mondiale.
Les Goûteuses d’Hitler de Silvio Soldini sort en salles le 20 mai.
Avis
Malgré une intrigue qu’on imagine cousue de fil blanc, le film Les Goûteuses d’Hitler de Silvio Soldini réussi à se démarquer du long-métrage classique sur la Seconde Guerre Mondiale.
