Après Harmonium, présenté et lauréat du prix du jury à Un Certain Regard en 2016, le cinéaste japonais Kōji Fukada aura donc mis dix ans avant d’embarquer dans la plus prestigieuse des compétitions cinématographiques du Festival de Cannes avec Quelques jours à Nagi.
Adapté de la pièce Tokyo Notes du dramaturge japonais Oriza Hirata (elle-même inspirée du grand classique de Yasujirō Ozu, Voyage à Tokyo), Quelques jours à Nagi recontextualise le récit à Nagi, petit village reculé que le réalisateur a exploré pendant près de huit ans avant de réaliser le film.

L’histoire est on ne peut plus minimaliste : Yuri, une architecte tokyoïte divorcée, se rend chez son ancienne belle-sœur à Nagi, car cette dernière souhaite sculpter son portrait. Ce séjour, d’abord pensé comme une simple parenthèse, ainsi que la rencontre avec deux jeunes garçons et un père de famille, vont l’amener à questionner ses sentiments et son lien avec sa belle-sœur.
L’art du non-dit au Japon
Ce que l’on désire ne s’avère jamais aussi limpide qu’on le voudrait. Nous sommes tous des êtres complexes. L’ambiguïté même de notre existence, ainsi que notre relation à autrui, sont et demeureront des mystères qu’il nous faut constamment questionner. Kōji Fukada utilise ici le motif du voyage pour révéler l’intériorité de ses personnages. L’altérité mène à l’introspection. Mais le cinéaste prend soin de déjouer le cliché de la citadine redécouvrant une campagne idéalisée. Il tisse plutôt un lien d’égale à égale entre Yuri et Yoriko, deux femmes cherchant à s’affranchir d’une société profondément patriarcale. Le non-dit s’incarne tout particulièrement chez Yoriko, lesbienne vivant discrètement sa sexualité dans un milieu rural où l’invisibilité est souvent de mise.
En écho à cette relation, Fukada suit le parcours de deux adolescents, Keita et Haruki. À travers eux, le cinéaste aborde le lourd fardeau des injonctions liées à la masculinité. Eux aussi s’éveillent à leur identité et envisagent de fuir ce que la société exige d’eux. Le film s’offre d’ailleurs de jolis instants de poésie pour capter cette jeunesse, à l’image d’une déclaration d’amour saisie à travers l’œilleton d’une camera obscura, alors que le regard est flou, altéré, laissant se dessiner les formes colorées du monde qui les entoure.
Créer pour mieux voir l’autre
Ce sont des thématiques à la fois simples et complexes. Le cinéaste adopte une approche indéniablement sincère et délicate ; il livre une œuvre humble avec une mise en scène épurée – qui rappelle parfois celle d’Ozu – et qui n’affiche aucune volonté d’impressionner par un surplus d’esthétisation. Le processus créatif de Yoriko sculptant Yuri devient le cœur battant du récit : l’art n’est pas qu’une simple reproduction, c’est un moyen d’observer l’autre avec une acuité accrue pour tenter de véritablement le comprendre et de figer le temps. Il s’agit de comprendre l’autre dans l’instant présent et tout le monde sait à quel point c’est compliqué.

La caméra de Fukada capte avec finesse la lumière naturelle de la région et paysages vallonnés. Le petit village de Nagi devient un personnage à part entière, tiraillé entre la sérénité de ses rizières et la présence sourde des Forces japonaises d’autodéfense, dont les exercices militaires résonnent dans la montagne environnante, ainsi que le rituel de la radio locale informant tous les jours les habitants de ce qui se passe dans le village. Porté par un casting impeccable, mené entre autres par Takako Matsu et Shizuka Ishibashi, le film touche juste dans sa manière de dépeindre la psychologie de ses protagonistes au sein d’un environnement singulier.
Depuis ses débuts, le cinéma a toujours été un habile représentant des sociétés, à différentes époques et sous différentes latitudes. Qu’il le veuille ou non. Or, le Japon possède la chance inouïe de jouir d’une production cinématographique forte depuis maintenant plus d’un siècle et donc très représentative de sa société à de nombreuses époques. Qui plus est, son cinéma a souvent été marqué par des œuvres qui décortiquent l’individu au sein d’une société où les sentiments restent soigneusement cachés derrière un masque. Quelques jours à Nagi s’inscrit avec douceur dans cette lignée.
Certes, dans le contexte du Festival de Cannes, ce n’est pas une proposition de cinéma renversante, mais cela n’en demeure pas moins une œuvre raffinée qui mérite un petit voyage introspectif.
Quelques jours à Nagi a été présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2026 et sort le 7 octobre 2026. Retrouvez tous nos articles du Festival de Cannes ici.
Avis
Adapté de la pièce de théâtre Tokyo Notes (elle-même inspirée du film Voyage à Tokyo), Quelques jours à Nagi est un beau et sincère voyage introspectif au sein d'un petit village japonais à la marge de la société. Porté par deux superbes actrices et par une mise en scène signée Kōji Fukada, le film dévoile les sentiments de chacun avec douceur et subtilité.