Avec Promised Spaces, Ivan Marković propose une réalisation singulière et travaillée. En haut de ce chantier immobilier, le Serbe s’interroge sur la séparation des classes, notamment appuyée par l’architecture.
À l’esthétique léchée et l’ambiance si froide et urbaine, nous sommes ici sur un film comme la sélection ACID les aiment. Toujours dans l’expérimentation, entre le documentaire et la fiction, au travers du regard de nouveaux cinéastes. Avec Promised Spaces, le directeur de la photographie Ivan Marković montre son talent pour la composition avec une image nette et très belle. La lumière naturelle vient donner en plus de ça un grain cru à chaque plan.

Dans une opposition distincte entre plusieurs communautés, Marković portrait avec justesse, sans caricature, une réalité sociale et architecturale qui se passe en Asie. On présente deux modes de vie, l’un luxueux, l’autre ouvrier, complètement séparés. Le film propose une double narration au message évocateur et une ode aux rencontres et à l’humanité, parfois au gré d’un rythme ou d’un développement pas particulièrement audacieux ou singulier.
Que sont ces promised spaces ?
Le long métrage commence par Sokun, ouvrier cambodgien qui quitte son dortoir en pleine nuit pour errer dans la ville. L’architecture occupe une place très importante dans l’œuvre, on voit dès les premières minutes cette distinction entre la modernité et la précarité. Le film se divise en plusieurs parties, avec des points de vue différents, qui servent tous à montrer cette ségrégation de classes. Nous sommes plongés au sein d’une ville fantôme ; forcément, pas beaucoup d’action. Mais un seul décor suffit.

Entre deux gratte-ciel, ce drame social s’interroge sur notre rapport à l’autre, à ce qui se passe en dehors du monde. Les lieux relient les personnages et les séparent. On voit le travail acharné et difficile d’ouvriers, descendus par la critique dans la séquence d’après, par des clients exigeants. Le film instaure un relief très pertinent, celui d’un éloignement architectural qui est avant tout social et historique : les ouvriers vivent parfois au pied des bâtiments qu’ils ont construits, mais auxquels ils ne peuvent pas accéder.
Au cœur de la nature (humaine)
Ainsi, le réalisateur, monteur et co-scénariste arrive à nous proposer une création très authentique. Avec des acteurs amateurs, Marković cherche le visage qui lui plaît, cherche la beauté du réel pour créer une œuvre, qui, on le sent, est le fruit de plusieurs années. En plus de la photographie, qui est l’un des grands piliers du film, le son est le deuxième étage de cette pièce montée. Le son, l’ambiance et les musiques deviennent un élément à part entière du long métrage : l’écriture sonore est ici pour amener un sentiment de calme et un contraste fort entre la ville et la nature.

Cette proposition est une recherche sociale et expérimentale. Le réalisateur démontre une vraie passion pour l’histoire du pays et de son architecture, et nous transmet son intérêt pour cette juxtaposition qui mérite la réflexion. Sans rapport au temps ou à la localisation, la caméra semble errer avec ses personnages, dans des rues à la fois futuristes et délabrées, mais aussi auprès des différentes classes sociales, et de leur quotidien.
On prend notre temps
Le film est brillant : sa photographie est magnifique, son ambiance est envoûtante, et son réalisme est au sommet de son art. Chaque personnage a le temps de se développer, de monologuer. Et si pour certains, le rythme est trop lent, c’est un défaut qu’on ne peut pas vraiment reprocher au film. Le ton de l’œuvre s’inscrit dans une logique latente, où l’action n’est pas le cœur du sujet. La question est : peut-il garder ce style sans trop s’user après plusieurs longs métrages ? À voir…

L’architecture et le peu de présence humaine à l’écran renvoient même à une ambiance quasi post-apocalyptique. La présence d’une nature qui déborde et se confronte aux chantiers en construction renforce cette impression : celle d’une partie de la ville délaissée. Une ambition de développer cet éloignement qui nous menace : nous habitons tous côte à côte mais non comme comme une communauté, qui ne fait qu’un. Empreint d’une douceur merveilleuse pour un premier film, on ne peut pas blâmer le manque d’extravagance, de dialogues ou de profondeur dans l’œuvre. Le projet répond à ses propres attentes, à son ambition. Les décors vétustes et luxueux mettent en opposition ces deux images qui se construisent dans la société contemporaine.
Promised spaces for lonely human
Pour un premier long-métrage réalisé en solo, le réalisateur Serbe arrive à transposer un environnement près du réel du Cambodge, qui témoigne de cette réalité de ségrégation de classes et d’une humanité moribonde. Sans divertir une audience trop habituée à un changement de plan toutes les dix secondes ou à un vrai récit narratif, Promised Spaces est plutôt un portrait, voire une fresque, d’un fait social et historique.

En soignant si bien sa photographie et la mise en place de son ambiance, nous sommes plongés près des personnages, de leur pauvreté, de ce qu’ils vivent. Et dans ces périodes d’inquiétudes et de crise humanitaire, un tel film qui montre comment certaines communautés s’efforcent de garder un lien, malgré ce qui les sépare, ça fait beaucoup de bien. Bravo pour cette première réalisation individuelle !
Pas de sortie prévue en France pour l’instant pour Promised Spaces. Retrouvez toutes nos critiques du festival ici.
AVIS
Avec une grande beauté plastique, Marković signe en 1h16 seulement une proposition, où les espaces et les conditions sociales sont limités, et interroge le rapport humain. Au sein d’un seul et même décor, on est plongés au sein d’une expérience, sans forcément une narration précise.
