Après plus d’une semaine de Festival de Cannes, on a peut-être trouvé notre Palme d’or de cœur avec Notre salut, réalisé par Emmanuel Marre. Pour son premier film en Compétition officielle (et son deuxième long-métrage après Rien à foutre en 2021), le cinéaste s’entoure de Swann Arlaud et de Sandrine Blancke pour livrer une œuvre d’une grande force.
Le film est adapté très librement de la vie d’Henri Marre, l’arrière-grand-père du réalisateur, à partir de la correspondance qu’il avait avec son arrière-grand-mère, ainsi que de documents d’archives. Loin de l’hommage familial, Emmanuel Marre aborde ce personnage opportuniste qui voit dans la défaite de la France contre l’Allemagne un moyen de reconstruire le pays avec ses idées en management, et, par ce biais, d’enfin exister aux yeux du monde. À l’instar de La Zone d’intérêt, c’est la quotidienneté du mal qui est abordée dans Notre salut.

Dispositif de mise en scène brillant
Notre salut impose d’emblée son panache par sa mise en scène. Caméra à l’épaule réaliste, pellicule 16mm, lumière qui éclaire brutalement les sujets… On a parfois l’impression de découvrir une version arty de The Office combinée avec la sophistication cinématographique de La Zone d’intérêt. On capte des bribes de conversation, des détails incongrus du quotidien ; on assiste à une approche quasi documentaire de la vie banale d’un homme banal dans une situation tout sauf banale. Ce choix de réalisation a un impact redoutable sur le ressenti du spectateur, qui se sent projeté dans le récit. Le dispositif n’est jamais redondant et captive sans relâche.
Qui plus est, le sujet a beau être effrayant, le quotidien administratif du régime de Vichy se révèle un petit bijou de comédie absurde et pince-sans-rire. On rit des personnages et des situations cocasses, comme cette scène hallucinante tirée des archives où Henri passe sa matinée à vérifier que ses employés crient assez fort « Vive le Maréchal » avant le passage du cortège. Henri est pourtant on ne peut plus sérieux, mais le regard que lui porte la caméra (et le montage) révèle au grand jour son comportement absurde, lâche, abject… et surtout tristement humain.

Du décalage à l’impact émotionnel
De plus, Emmanuel Marre joue habilement sur des contrepoints sonores bien sentis, avec trois passages musicaux anachroniques, dont une séquence mémorable de montage d’images d’archives sur Live is Life d’Opus (1984). Ces contrastes saisissants élèvent la richesse du traitement de Notre salut. Le long-métrage bascule du récit construit autour d’un dispositif de mise en scène carré pour s’aventurer du côté d’œuvres plus profondes et complexes, qui prennent le risque de sortir de leur cadre. Par ce biais, Emmanuel Marre joue avec un hyperréalisme immersif tout en osant s’en échapper pour créer un impact émotionnel.
Pour incarner le personnage d’Henri, le cinéaste fait appel à l’excellent Swann Arlaud, qui livre une prestation de haute volée (prix d’interprétation masculine à Cannes 2026 ?) avec ses regards perdus, son phrasé doux et un peu paumé. Il incarne avec brio ce petit chef d’un bureau chargé de faire baisser le chômage à Limoges, qui idéalise Pétain et pense sincèrement être quelqu’un de brillant qui a un rôle à jouer dans la grandeur de la France. Arlaud excelle à jouer ce ridicule sans jamais chercher à se protéger, habitant ce costume de fonctionnaire bien trop grand pour lui.
Face à lui, sa femme (remarquable Sandrine Blancke) semble être la parfaite antithèse de son caractère. Vibrante, illuminant les lieux où elle se trouve, elle n’espérait que voir son mari s’accomplir et subvenir aux besoins d’une famille de trois enfants. Pour autant, il y a une véritable alchimie qui se dessine entre ces deux êtres très différents. Leur relation est palpable et touchante, malgré l’abject de la situation.
Tourné dans les décors réels de l’époque (notamment dans un hôtel de Vichy ayant abrité le ministère des Finances), Notre salut réussit le tour de force de nous faire ressentir de l’empathie pour ce rouage de la collaboration, sans jamais lui accorder la moindre sympathie. Ce point de vue à hauteur de vivant évite autant le piège du jugement facile que celui de l’absolution, et nous laisse face à un miroir tendu vers nos propres lâchetés. Une œuvre de mémoire indispensable, absurde et magistrale. Comme dirait Emmanuel Marre à la fin de la projection du film au Festival de Cannes : »Plus jamais ça ! ». Espérons qu’il soit entendu.
Notre salut a été présenté hors compétition au Festival de Cannes 2026 et sort le 30 septembre 2026 dans les salles obscures. Retrouvez tous nos articles du Festival de Cannes ici.
Avis
Le moins que l'on puisse dire, c'est que Mon salut fait ressentir au spectateur la période de la collaboration en France lors de la Seconde guerre mondiale. À travers le personnage pathétique d'Henri Marre (arrière grand-père du cinéaste), le réalisateur livre un portrait puissant, hyperréaliste et absurde d'une époque tourmentée qu'il ne faut pas oublier.
