Quand un cinéaste s’attaque à une histoire vraie aux allures de traumatisme pour tout un pays, on se dit qu’il a intérêt d’aborder le sujet avec beaucoup de tact et de prudence. Fort heureusement, tout ce qu’on espérait pour l’Abandon a été admirablement réalisé par Vincent Garenq (Au nom de ma fille)
Tout commence par le simple mensonge d’une adolescente qui accuse son professeur d’histoire-géo d’avoir montré des images satiriques (de Charlie Hebdo) du prophète Mahomet et d’avoir demandé aux élèves musulmans de sortir de la salle de cours. Discrimination ? Racisme ? Haine anti-musulmane de la part d’un professeur très vite considéré comme un facho ? Bien entendu, tout a été déformé par la jeune fille afin de masquer ses propres absences et ses manquements scolaires à ses parents. Sauf que ses paroles trouvent un écho, d’abord auprès de sa mère, puis de son père qui demande à tous ses contacts de se plaindre à la direction de l’établissement et à l’Académie. Tic-tac. L’engrenage, encore trop faiblement perceptible, est enclenché et rien ne pourra l’arrêter. Le poison d’un mensonge qui se répète, qui s’amplifie et qui devient mortel, n’a pas trouvé son antidote à temps.

Le mensonge empoisonné
La grande force de l’Abandon réside dans l’expression de toute une société par le prisme d’un événement à échelle humaine, dans un contexte quotidien, dans un temps restreint. 11 jours suffisent à Vincent Garenq pour retranscrire un monde. Ce monde, c’est celui de l’après Charlie Hebdo, celui de la peur du terrorisme suite aux attentats qui ont traumatisé tout un pays. Un climat sous tension qui imprègne toutes les strates de la société, de l’individu à l’État français.
D’abord, on a Samuel Paty qui a voulu questionner ses élèves sur la liberté d’expression et qui en a payé un prix absurde et aberrant. Puis, ll y a le personnel du collège, les élèves et les parents qui, dans la majorité, ont fait bloc avec le professeur, malgré le poison qui se répandait insidieusement dans tous les esprits. Ensuite, il y a les responsables de l’acte barbare : d’un côté, un agitateur radicalisé qui entraîne le père de la fille accusatrice dans ses mensonges et dans sa dérive ; et de l’autre, un tueur en devenir, abreuvé d’images de terreur, biberonné par un discours haineux sur les réseaux et qui passera à l’acte sans même être à la base partie prenante de l’histoire. Et enfin, l’État français. Sa structure, son protocole, ses institutions. Est-ce la lourdeur administrative, la déconnexion par rapport aux réalités du terrain qui ont amené à cette sensation d’abandon de la part des familles ?

Le film apporte lui-même ses questions, ses bribes de réponse, tout en étant avant tout une œuvre qui pousse le spectateur à réfléchir et à développer son avis. De ce fait, le cinéaste réussit à parler d’un fait divers qui est aussi un sujet de société, bien concret, mais il y ajoute une forme d’universalité et d’intemporalité au récit. Cela a beau être un fait bien spécifique à une époque donnée, la mécanique, la structure, le processus de cause à effet, peuvent tous être appliqués à d’autres histoires tristement humaines.
Or, on arrive là où le film touche le plus juste : l’abandon n’est pas de l’État. Pas vraiment, pas seulement. Il est de nous tous, à l’échelle de l’individu, de la communauté, de la famille et de la société. Ce climat, l’humain, l’a créée de toutes pièces, et on semble bien incapable de vivre pleinement en société sans avoir peur de l’autre, sans l’envier, sans le haïr parce qu’il pense autrement, parce qu’il s’exprime librement, en toute sincérité, en toute légalité. On a créé les bases d’une société laïque, égalitaire et fraternelle. Qu’en est-il dans la réalité si on n’arrive pas à communiquer ?
Une création humble et soignée
D’un point de vue langage cinématographique, Vincent Garenq conserve cette pudeur, présente dans son récit, dans l’ensemble de la fabrication du long-métrage. Il s’entoure d’un excellent casting, avec en tête Antoine Reinartz, qui interprète Samuel Paty, ce héros malgré lui, avec une humilité sensible. Le film gravite autour de lui, mais il ne prend pas le parti de rester exclusivement dans son vécu. C’est donc l’ensemble des membres du casting (superbe Emmanuelle Bercot pour n’en citer qu’un) qui est responsable de la vitalité de l’histoire.

Côté mise en scène, Vincent Garenq se met en retrait et propose une réalisation sans esbroufe, mais inspirée où il entraine le spectateur avec brio. Pourtant, transcrire ce qu’il y avait dans le scénario en images était loin d’être une évidence, car ce n’est pas un film confortable à découvrir. On regarde l’Abandon la boule au ventre et la larme à l’œil face à notre propre sensation d’impuissance. C’est la preuve d’une mise en scène qui a trouvé le ton juste.
Au final, il est évident que Vincent Garenq savait qu’il réalisait un film important et surtout nécessaire. Tout aussi bien pour la famille du professeur Paty, que pour les gens qui ont vécu autour et enfin pour l’État afin qu’il questionne ses propres failles. En découle une œuvre sincère, poignante et universelle qui pousse le spectateur à la réflexion. Le cinéma ne changera jamais pleinement le monde, mais s’il peut éclairer ses coins obscurs, même l’espace d’un bref instant, alors il a rempli un rôle dont il peut être fier.
L’Abandon a été présenté Hors compétition au Festival de Cannes 2026 et est sorti le 13 mai 2026.
Avis
L’Abandon de Vincent Garenq a la force d’une histoire qui nous concerne tous. En narrant les 11 derniers jours de Samuel Paty, le film livre une analyse d’une société à un instant T, de ses individualités et de ses phénomènes communautaires, et le tout sans oublier d’être universel. Puissant !
