[Rencontre] Matteo Garrone: « Tale of Tales est un portrait de femmes »

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Comment avez-vous fait pour choisir parmi les multiples histoires que compte le livre d’origine (NDLR: plus de cinquante) ?

J’ai découvert le Conte des Contes il y a quelques années grâce à un ami peintre. C’est un livre extraordinaire. J’ai tout de suite entrevu la chance de le porter à l’écran parce qu’il est peu connu à l’étranger mais également en Italie. Le choix des trois histoires qui composent le film parmi les cinquante que compte le livre a été très difficile. Ce sont trois histoires de femmes avec des âges différents sur lesquelles nous avons crées librement. Depuis longtemps j’avais par ailleurs envie de travailler sur le genre du conte. Jusque-là, j’avais l’habitude de partir d’une réalité pour fabriquer une dimension fantastique, proche du conte, et j’avais ici envie de faire l’inverse.

Avec Tale of Tales, on revient à tout ce qui a nourri l’Heroïc-Fantasy. Y’avait-il une intention de revenir à un certain foklore du genre pour lui donner la place qu’il mérite?

Le désir était aussi de composer un spectacle rempli d’images fortes, un film de genre avec un regard personnel et des personnages inhabituels. Tale of Tales se mesure à un genre souvent exploité aux Etats-Unis mais en essayant de conserver une identité propre, italienne.

Pourquoi cette dominante rouge au long du film?

Le rouge est surtout présent pour la partie avec Vincent Cassel. La cour qui entoure son personnage nous semblait marquée par l’érotisme et la sensualité, des caractéristiques que cette couleur retranscrit efficacement. Le sang est aussi une prédominance dans nos histoires qui se rapprochent d’histoires d’horreur. Il faut signaler que les récits inventés par Basile, produits au début du 17ème siècle, n’étaient pas destinées à un public d’enfants mais à tout le monde, que l’on racontait au public en général. Pour revenir aux autres couleurs, le récit avec Salma Hayek est marqué par le noir qui est propre à la cour espagnole. La dernière partie avec Toby Jones porte elle le bleu et le vert, couleurs anglo-saxonnes.

Aimeriez-vous réaliser un film d’horreur?

Oui j’aimerais en mettre en scène un. Il y avait déjà des éléments horrifiques dans L’Etrange Monsieur Peppino. Je travaille toujours avec des images, des atmosphères comme lorsque je peignais avant. Un réalisateur italien fantastique dans les années 60, 70 qui s’amusait à jouer avec ces atmosphères était Mario Bava. Il avait une vision et un travail artistique remarquable duquel je me sens très proche.

Chaque film que vous faites se distingue des autres. Est-ce que chaque film est conçu en réaction au précédent?

Dans Gomorra, j’avais utilisé un langage qui était plutôt celui du documentaire afin d’avoir un impact et des motifs plus forts. Ici, l’intention était différente: j’ai voulu utiliser le langage cinématographique afin d’en faire ressortir tout son artifice. Il fallait créer un monde qui puisse être à la fois réel et crédible tout en laissant deviner l’univers fantastique sous-jacent. Il y avait aussi l’envie de revenir aux origines du cinéma: toute la séquence sous-marine nous ramène à Méliès par exemple.

Le réalisme qui s’instaure au sein de l’univers du conte est-il de votre ressort ou vient-il du roman original?

Le texte resterait, au cinéma, lettre morte si il n’est pas mis en scène avec passion. Celui de Basile est fait pour être lu, non pas pour être adapté au cinéma, et c’est tout le travail de notre scénario que de faire ressortir à partir des éléments de l’original une nouvelle approche. Il y a aussi toute l’alchimie de la mise en scène avec le scénario qui consiste à rendre crédible des images artificielles et scripturales.

Comment avez-vous travaillé avec les acteurs pour conserver l’imaginaire sans perdre une certaine crédibilité des personnages?

Le travail avec les acteurs a été assez naturel parce qu’il y avait une riche matière avec laquelle ils pouvaient connecter: des thèmes universels, des passions poussées à l’extrême… Chaque acteur comprenait de manière assez évidente les motivations de chaque personnage. Les contes travaillent avec des archétypes qui deviennent des caractères humains sous l’oeil des acteurs. Je requière toujours de mes comédiens une grande générosité qui demande à trouver l’alliance entre eux-mêmes et ceux qu’ils incarnent. En cela, ils m’ont grandement aidés à trouver des personnages qui n’existaient que sur le papier.

Avez-vous choisi le casting tel que vous le rêviez ou avez-vous subi une quelconque pression par la production?

Non, j’étais très heureux de travailler avec une équipe internationale. Le choix s’est opéré après l’écriture du scénario et nous avons choisi les acteurs en fonction de leur aspect physique et de leur talent. Par exemple, Salma Hayek me semblait très crédible dans le rôle d’une reine espagnole du 17ème siècle. Elle a cette force apparente qui dissimule une fragilité, répondant ainsi parfaitement au caractère du personnage. J’aimais particulièrement chez Vincent Cassel cette faculté qu’il a de passer du registre comique au tragique. Il maitrise ce côté Commedia dell’arte qui peut divertir en jouant sur les équivoques.

La musique signée par Alexandre Desplat est très riche. Comment en êtes-vous arrivé à travailler avec lui?

Alexandre est un vieil ami et nous avons l’habitude de nous retrouver pour discuter de choses et d’autres. Ici, nous avons beaucoup évoqué la place de la musique au sein du film. Il a une grande capacité à se mettre au service des personnages et de l’histoire et n’en profite jamais pour imposer sa patte au-delà du projet. Or sa partition est essentielle puisqu’elle amplifie les sentiments et suit les acteurs comme dans une sorte de danse.

Le principe du conte est d’approcher par le fantastique des thématiques. Pourriez-vous nous parler des thématiques éminemment modernes que semble traiter le film?

Il m’est difficile de répondre à cette question. Effectivement, la Reine fait une sorte de pro-création assistée, la vieille sorcière veut à tout prix redevenir jeune… Je ne saurais quoi dire de plus que ce qui transparait à l’écran. Si ce n’est qu’il s’agit là de trois portraits de femmes où les désirs deviennent des obsessions.

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Shooté au cinéma depuis son plus jeune âge, c’est avec une insatiable curiosité qu’il guette le prochain rubis filmique susceptible d’être révélé. Même si ça ressemble à une aiguille dans une botte de foin.

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