Arthur Harari revient au Festival de Cannes avec L’Inconnue, un objet filmique inclassable réadaptant son roman graphique « Le Cas David Zimmerman ». Porté par Léa Seydoux et Niels Schneider, cette ballade métaphorique se révèle aussi hypnotique que prenante !
L’Inconnue est le troisième film réalisé par Arthur Harari, après le sympathique Diamant Noir et le réussi Onoda. Pour autant, le bougre n’a pas chômé ces dernières années, notamment co-scénariste du film de sa femme « Anatomie d’une Chute » (Palme d’Or 2023). Cette fois-ci, Harari opère en solo pour adapter un roman graphique co-créé avec son frère Lucas.

L’Inconnue transvase ainsi le même pitch initial que Le Cas David Zimmerman (ainsi que la même trame au global) : nous découvrons David (Niels Schneider), photographe freelance introverti. Ce dernier rencontre quelques semaines auparavant une mystérieuse jeune femme du nom d’Eva (Léa Seydoux) à un mariage, et la prend en photo sans lui avoir parlé.
Mais lors d’une soirée en ville, David retrouve Eva de manière fortuite. Exerçant une étrange attraction sur lui, cette dernière l’entraîne au sous-sol dans le but d’un rapport sexuel. Sans un mot, les deux personnes repartent chacun de leur côté. Cependant, David se rencontre une fois chez lui qu’il est dans le corps d’Eva ! Un transfert d’âme improbable, qui va lancer la quête du personnage pour retrouver son ancien corps.
Dédale transgenre
L’Inconnue est un petit modèle de narration dès ses premières minutes. Dans une première heure quasi-mutique, Arthur Harari dégraisse tout superflu narratif : pas de monologue, pas de voix-off, peu de dialogues ou d’introspection verbalisée. Le Cas David Zimmerman amenait à ce récit fantastique une dimension presque poétique (accentuée par la colorimétrie des cases) ainsi qu’un spleen mélancolique.

Le cinéaste comprend ainsi qu’adapter une histoire à un autre médium exige forcément un remaniement des codes, voire la nécessité de créer une autre œuvre par souci de répétition. Ce faisant, L’Inconnue puise ses inspirations chez Antonioni et Hitchcock pour lorgner à la fois vers le thriller à suspense et la quête métaphysique. C’est bien sur ce second point que le film d’Harari brille, assumant que le postulat fantastique n’est qu’un prétexte pour à la fois amener une emphase émotionnelle, une progression intrigante et surtout plusieurs grilles de lecture.
Le spectateur non-averti pourra donc simplement s’arrêter au niveau de lecture basique : David coincé dans le corps de Léa erre, essaye de se connecter à ce nouveau corps, et tente de comprendre le pourquoi du comment. L’Inconnue a d’ailleurs la belle idée de re-impliquer Niels Schneider à mi-parcours, pour à nouveau interpréter un autre rôle tout aussi signifiant ! Dès lors, Harari change l’axe émotionnel de son film : d’abord mystérieux et vénéneux (cette séquence sous la pluie où mise en scène, musique et mystère se confondent!), le récit devient plus introspectif, et même déchirant !
La mise en scène comme moteur
Comme précédemment relevé, c’est bien la mise en scène et non le verbe qui charpente toute la dramaturgie et le ressenti de L’Inconnue. Pourtant, Arthur Harari évite la sur-esthétisation ou le « magical realism » d’un David Lynch en filmant Paris telle qu’on la connait, mais où le regard de la caméra est toujours juste dans un mélange de précision et de naturalisme. L’écrin parfait pour Niels Schneider (véritablement méconnaissable après une perte de poids drastique accentuant sa fragilité à l’écran) et Léa Seydoux (une performance toute en intériorité), brillant chacun dans leur performance transgenre.

De quoi accentuer cette fameuse intériorité, refoulée par les personnages, avant qu’elle ne devienne la matrice de leur parcours émotionnel et cathartique. D’un simple plan sur une photo d’enfance, une pierre tombale et un dialogue familial, Arthur Harari connecte les données pour le spectateur : L’Inconnue fait ainsi office de réflexion métatextuelle sur l’identité et ce qui la définie. Déconstruction, constitution et reconstruction (imagées par ces ellipses temporelles de photos de quartier) sont ainsi les thématiques que le film véhicule à chaque décision de personnage (acceptation du corps, reconnection aux souvenirs d’enfance, aide de l’ancien corps, refus du schéma familial prédéfini, refoulement religieux…), et pour ainsi dire à chaque séquence.
En résulte un vrai film-cerveau qui a le mérite de ne pas se baser uniquement sur le cérébral, mais bien une émotion sans violon ou sur-dramatisation. Les quelques scènes de fin s’avèrent ainsi particulièrement satisfaisantes, jonglant entre le tragique et l’espoir : Arthur Harari signe ainsi avec L’Inconnue un vrai geste de cinéma, tout simplement unique dans le paysage cinématographique français !
L’Inconnue sortira au cinéma le 26 août 2026. Retrouvez tous nos articles du Festival de Cannes ici.
avis
Avec L'Inconnue, Arthur Harari transforme l'essai pour accoucher d'un dédale kafkaïen aussi troublant qu'incarné. Véritable réflexion introspective sur l'identité, cette proposition singulière se révèle aussi déchirante que troublante.
