Supergirl – Woman of Tomorrow ne se laisse pas facilement apprivoiser. Mais en lisant entre les lignes, ce comics singulier révèle tout son potentiel.
Supergirl – Woman of Tomorrow marque un tournant dans la mythologie de ce personnage culte. Désormais bien ancrée dans le paysage des super-héros, elle est apparue pour la première fois en 1959, sous les plumes de Jerry Siegel et Joe Shuster. L’homologue féminine de Superman incarnait un héroïsme positif et familial, à la limite du niais. Mais les super-héros doivent leur longévité à leur adaptation aux maux de leurs temps. Depuis quelques années, MeToo et les féminismes ont déferlé sur le monde, enjoignant à repenser, réécrire, les destins des super héroïnes. C’est alors une quasi réinvention du personnage que propose le scénariste Tom King (Rorschach) dans cette saga en 8 épisodes, constitués en volume relié chez Urban comics en nos contrées.
Réécrire des histoires féminines
Supergirl – Woman of Tomorrow est raconté par sa seconde héroïne, Ruthye. Simple paysanne sur l’une des innombrables planètes de l’univers, son destin bascule lorsque son père est assassiné par le vil Krem. Assoiffée de vengeance, elle croise Supergirl et lui demande de tuer Krem. Premier fait à rebours des histoires classiques. En général, la vengeance est une affaire d’hommes. Le fils venge le père, ou le cousin venge le grand-père et ainsi de suite. Les femmes, elles, restent habituellement en dehors de ces histoires de sang versé, de purification de l’honneur de la famille. Et, cette quête de vengeance, elle la conte. Désormais pluricentenaire, elle se souvient de cette aventure ayant pris place dans ses jeunes années. Or, on le sait bien, avec l’âge, la mémoire flanche. Et n’est-ce pas le but du conte, que d’extrapoler, distordre la vérité ?

Cette histoire, dès lors racontée sous le prisme de la légende, réécrit le mythe de Supergirl. Elle vise à donner aux nouvelles générations des modèles féminins forts, qui brisent les clichés habituels. À ce moment-là, Supergirl n’a que 21 ans et se trouve en crise identitaire. Sa planète a été détruite et son cousin, Kal-El (alias Superman), n’a plus besoin d’elle sur Terre : elle n’a personne à protéger et aucun foyer ne l’attend. Mais ce n’est pas pour autant que la jeune fille ne cultive pas sa personnalité. Dotée d’un caractère bien distinct, elle sort du topos habituel de la parole futile chez les femmes. Et elle allie toujours la parole aux actes. Dans cette aventure à la croisée du space opera et de la fantasy, elle manie l’épée comme un jedi. Nous pourrions toutefois lui reprocher de ne faire que reprendre le poncif du récit initiatique masculin épique, version intergalactique, tout comme Star Wars en son temps.
Amitié nouvelle génération
Supergirl et Ruthye forment alors un duo étonnant et deviennent vite complémentaires. Cette relation de circonstance évolue subtilement en une amitié profonde. Supergirl, en sa qualité de kryptonienne, prend toujours soin de son prochain. Attentionée, elle marche aux côtés de Ruthye, alors qu’elle pourrait aller beaucoup plus vite en volant, ou elle tend une main chaleureuse à un extraterrestre dans le besoin. Ruthye, elle, prend progressivement sa confiance à deux main, pour protéger Supergirl à son tour. Cette amitié, basée sur la solidarité et la protection leur permet de faire face à la violence des mondes.

Les deux femmes, à la recherche de Krem, parcourent un univers gangréné par le mal, les trahisons et les exterminations. Comme si une malédiction s’était abattue sur tous les peuples, elle fait prendre conscience à Supergirl de la nécessité de justiciers intergalactiques. Si elle n’a plus Krypton ni Superman, des milliers de vies à travers l’univers ont tout de même besoin de sa protection. Ce road trip intergalactique bouleverse profondément les idéaux et les certitudes des deux jeunes femmes. Mais si Supergirl a toujours refusé de basculer dans le cycle sanglant et éternel de la vengeance, saura-t-elle garder son sang froid devant Krem, désormais qu’elle a pris conscience de l’ampleur de ses méfaits ? Ne serait-ce pas le rôle d’un justicier, que de faire reposer sur ses épaules le poids de la peine capitale, si c’est pour sauver tant d’autres vies ?
Une fin sabordée ?
Supergirl et Ruthye finissent par retrouver Krem. Dans ce duel final, Ruthye n’est plus la même. Son périple aux côtés de Supergirl a infléchi son raisonnement : elle ne voit plus la vengeance comme une solution. Le cycle de la haine a été brisé. La kryptonienne, quant à elle, se saisit de l’épée et s’élance vers Krem. Ce périple a bousculé ses convictions profondes, elle a été confrontée a trop de violence pour encore discerner le bien du mal. Il faut arrêter la folie sanguinaire de Krem. Mais, elle aussi se stoppe net avant que la lame n’ait effleuré la peau fragile de Krem. Sa réputation la précède. Comme Superman, elle se doit d’incarner des valeurs de justice et de protection. Krem étant tout de même un dangereux criminel, il est emprisonné pour 300 ans.

Trois siècles plus tard, l’eau a coulé sous les ponts, Ruthye et Krem sont désormais des vieillards. Tenant parole, Supergirl libère le mercenaire, qui s’effondre aux pieds de la paysanne âgée. Sa détention lui a fait prendre conscience de l’ampleur de ses méfaits et il implore désormais son pardon. Pourtant, contre toute attente, Ruthye lui porte un coup fatale. Et la BD s’achève sur cette fin aux multiples interprétations. A-t-elle finalement assouvi sa vengeance ? Auquel cas le temps ne panse pas les plaies, comme on pourrait le croire, mais il exacerbe les souffrances. Ou, a-t-elle eu pitié de ce vieil homme condamné à la déshérence et l’a soulagé d’une existence de misère ? Elle seule le sait.
Mythologies post MeToo
Les super-héroïnes n’ont pas échappé, et fort heureusement, à la nécessité de revenir sur les poncifs pesant sur les épaules des personnages féminins. Ce Supergirl Woman of tomorrow se penche avec justesse sur des angles morts des comics, comme la création de modèles féminins puissants, tout en ayant une profondeur psychologique étayée. Ainsi, en allant au-delà de la narration parfois poussive de ce comics, on y redécouvre Supergirl sous un nouvel éclairage, qui lui fait tout honneur et deviendra un modèle pour quelques générations de petites filles.
