Avec Digger, Alejandro G. Iñárritu livre une fable féroce et d’une belle radicalité, portée par un Tom Cruise terrifiant d’idiotie contemporaine et une virtuosité technique de tous les instants. Une satire (ou non ?) existentielle à 125 millions de dollars où tout le monde en prend pour son grade.
Un panache formel au service d’une colère noire
On ne peut décidément pas nier le sens du panache chez Alejandro G. Iñárritu. Qu’il s’agisse de l’aridité solaire et implacable de The Revenant ou du dispositif méta aux plans-séquences léchés de Birdman, le cinéaste a toujours déployé un cinéma d’un style définitivement grand, où l’esbroufe s’accorde sans complexe à la virtuosité technique.
Avec Digger, il signe probablement son film le plus radical. Non pas par sa narration, qui certes peut surprendre sans pour autant réinventer la roue, mais par son ton énervé par une certaine forme d’idiocratie que nous alimentons tous. Une sorte de fable, de farce, de satire qui dépasse un aspect de prime abord écologique (comme Don’t Look Up : Déni cosmique pour n’en citer qu’un) pour aborder une présence bien plus existentielle.

On ne peut pas réellement parler de Digger sans en analyser les différentes couches du récit. Mais comme cette critique paraît pour la sortie du film, on vous épargnera d’en dévoiler la teneur et les aboutissants. Il faudra y revenir plus tard pour décortiquer, triturer, briser cette histoire à la fois simple et complexe. Tout le monde y prend des coups de pelle.
Un sens de l’image et un budget kamikaze
Emmanuel Lubezki signe une nouvelle fois une image prodigieuse, avec ses grands angles et son savoir-faire sur la lumière si typiques. Il n’est pas le seul à tout donner dans ce film financé à hauteur de 125 millions de dollars. D’ailleurs c’est à croire que les studios n’ont pas lu le script ni le CV du réalisateur, car d’un point de vue commercial c’est presque du suicide, un geste de cinéma kamikaze dans l’industrie américaine du grand écran.

Tout est extrêmement sophistiqué: les décors, le mixage et le travail sur le son, et un casting de haut niveau. Autour de Cruise, on trouve Riz Ahmed, John Goodman, Sandra Hüller, Michael Stuhlbarg et Jesse Plemons. Iñárritu laisse aussi place de manière assez démonstrative à ses références cinématographiques, du duo Docteur Folamour et Point Limite en passant par Network de Sydney Lumet. Il digère les influences pour mieux les travestir, afin de déjouer nos attentes : à chaque fois qu’on pense que le film a révélé sa teneur profonde, le cinéaste trouve habilement le moyen de remettre en question notre point de vue.
Tom Cruise en punching ball
Au cœur de cette démesure, Tom Cruise s’empare d’un rôle de composition aux multiples facettes qui lui manquait tant ces dernières années. Incarnant un puissant oligarque lancé dans une mission pour s’ériger en sauveur d’une catastrophe qu’il a lui-même déclenchée, la superstar compose un personnage tout à la fois ambivalent, terrifiant et stupide, concentrant sur ses épaules toutes les tares de notre époque. Et même si la stature de l’acteur et sa prestation imposent une présence indéniable à l’écran, il ne prend pas toute la place comme dans le dernier Mission: Impossible, où il ne restait plus assez d’air pour raconter une histoire. Cruise accepte ici ne pas vampiriser la fiction, car cette dernière est bien plus grande que lui.

Néanmoins, on formulera un regret concernant la distribution secondaire. Entourer Cruise d’un panel d’acteurs aussi talentueux laissait espérer une véritable dynamique collective. Or, cette troupe peine par moments à pleinement vivre à l’écran, excepté pour le fabuleux personnage d’Ahmed (le scientifique en chef) ou encore un Jesse Plemons toujours aussi insaisissable et magnétique. Pour autant, la férocité du propos demeure indéniable, même si elle manque parfois de finesse (à l’ère trumpienne, on a passé le temps d’être fin…) : dans cette fable, les personnages sont renvoyés sans ménagement à l’horreur de notre propre monde.
Mais au-delà de sa verve satirique, la grande force de Digger réside dans son interrogation fondamentale : quelle histoire choisit-on de se raconter alors même que nous détruisons notre monde ? En transformant un budget hollywoodien en miroir de notre aveuglement, Iñárritu prouve qu’il sait toujours aussi bien nous secouer dans nos certitudes.
Digger sort le 30 septembre 2026 au cinéma.
Avis
Porté par une maestria visuelle et un Tom Cruise impeccable en symbole de notre idiocratie, Digger dépasse la satire écologique pour signer une charge existentielle d'une belle audace, en dépit d'un casting secondaire qui peine parfois à pleinement exister.
