Avec Garance sorti la semaine dernière après avoir parcouru les marches du festival de Cannes, Jeanne Herry revient sur le devant de la scène avec son quatrième film. L’occasion de faire un focus sur la réalisatrice française.
Jeanne Herry est la fille de Miou-Miou et du chanteur Julien Clerc. Dès son plus jeune âge, elle est plongée dans le milieu du cinéma avec des petits rôles. Elle commence donc plutôt sa carrière comme actrice où elle va se former dans de prestigieux conservatoires entre Londres et Paris. Elle va alterner entre des rôles au théâtre, à la télévision et au cinéma avant de véritablement passer derrière la caméra avec un court métrage nommé Marcher. C’est alors que sa carrière de cinéaste est lancée.
Un cinéma minimaliste et réaliste
Dès son premier long métrage, Elle l’adore, elle y installe ses codes de mise en scène. Nous ne sommes pas devant un cinéma de l’esbroufe ou du style, elle adopte une esthétique naturaliste à base de caméra portée, une mise en lumière élégante mais discrète, une direction d’acteur subtil et une direction artistique du quotidien. Sans pour autant tomber dans une fadeur. Ces procédés lui servent avant tout de béquille narrative. Dans le cas de Elle l’adore ce naturalisme permet de directement croire au pitch pour le moins rocambolesque du métrage qui s’avérera être un thriller vénéneux. L’immersion y est donc totale, d’autant plus que son écriture esquive tout manichéisme, où chaque personnage est une palette de nuance d’imperfection.

Pour ses deux projets suivants, Pupille et Je verrai toujours vos visages, ce naturalisme est vecteur d’une volonté quasi documentaire. Embrassant deux grands thèmes sociétaux – le système de pupille de l’État & la justice restaurative – sa mise en scène est un marche pied sans artifice pour rendre plus réel les enjeux derrière ces institutions. Je verrai toujours vos visages est quasiment un huis clos théâtrale où se joue la confrontation et la réconciliation entre victime et agresseur, tels des témoignages concrets. Le tout dans une sobriété dévastatrice par son minimalisme qui entraîne une justesse et un sentiment de réel percutant. Par ailleurs, le théâtre/la scène est un motif récurrent pour cette réalisatrice qui commencé sur les planches, puisque ce sont les métier de Laurent Laffite dans Elle adore, d’Elodie Bouchez dans Pupille et celui de Adèle Exarchopoulos dans Garance.
Dans son nouveau film, le personnage éponyme lutte avec son alcoolisme. Mais pas d’une manière vulgaire ou spectaculaire comme bon nombre de films nous ont habitués. C’est une maladie quotidienne, insidieuse, qui se trouve dans le café en bas de chez elle, dans les sorties festives de ses amis ou dans les pots d’après représentations. Le minimalisme de sa mise en scène permet donc d’ancrer cet alcoolisme mondain dans une réalité, notre réalité et dans une nature quotidienne. Ce poison est partout et surtout dans notre culture. En faisant un vrai destructeur social.
Un cinéma à la fois social, sujet et intimiste
Dire que Jeanne Herry fait un cinéma social est enfoncer une porte ouverte. Pourtant elle le fait sans oublier l’humain derrière son sujet. Et cela même dans Elle l’Adore, son film le plus détonnant de sa filmographie. Derrière ce thriller de manipulation se cache le personnage de Muriel Bayen, une quarantenaire célibataire originaire du milieu rurale, qui tente de combler le vide et l’ennui de sa vie par des mensonges et l’acceptation de faire l’innommable pour l’artiste qu’elle adule. L’ancrage social justifie les motivations de son personnage.
Garance de son côté est évidemment le moyen de parler d’un sujet de santé publique mais elle le fait par le biais d’un personnage socialement fragile : c’est une galérienne, qui a du mal à boucler les fins de mois, qui se découvre une sexualité hors des conventions, qui doit supporter son lot de drame familial. L’alcool est donc une béquille pour supporter cette société mais est aussi paradoxalement un destructeur social : elle perd ses proches, ses logements, ses boulots à cause de cela. Un cercle vicieux.

Dans Pupille et Je verrai toujours vos visages, la cinéaste s’empare de deux sujets institutionnels pour en faire des films d’intérêt généraux mais sans jamais perdre de vue l’humain derrière l’institution. Parfois pour le meilleur, où dans Je verrai toujours vos visages les médiateurs, les détenus et les victimes ont tous une justesse dans leur traitement. Et parfois pour le moins bon, où à notre sens dans Pupille et Elle l’adore les peines de cœur des personnages secondaires s’insèrent difficilement dans le récit.
Ceci étant dit, elle décortique avec brio les mécanismes de ses sujets. Ainsi Pupille devient un film choral qui déstructure les points de vue pour y présenter aussi bien ceux qui abandonnent leur enfant, les fonctionnaires qui les accompagnent et qui ont pour mission de les placer, les familles d’accueil temporaires qui servent de transition avant de terminer avec les parents qui souhaitent adopter. Et leur parcours du combattant au travers d’une narration qui raconte parallèlement les longues années de démarches, jouant sur une différence de rapport de temps entre chaque ligne narrative. Ce côté pléthorique se retrouve aussi dans Je verrai toujours vos visages où chaque victime, détenu et médiateur ont leur moment, leur histoire, traitées à la même hauteur.
Un cinéma bienveillant et non jugeant
Car si il y a bien une caractéristique qui définit le cinéma de Jeanne Herry, c’est qu’elle ne surplombe jamais son sujet, ni les protagonistes qui l’habitent. Dans Elle l’Adore, alors que Muriel Bayen et Vincent Lacroix pourraient être des méchants absolus, elle s’attarde sur leur fragilité, sensibilité, leur faiblesse. Dans Pupille, la mère qui abandonne son nouveau-né n’est jamais jugée pour cela. Personne ne remet en question sa décision et ses motivations, tout autant que sa caméra assez distanciée.

L’exemple le plus flagrant est évidemment Je verrai toujours vos visages où victimes et détenus sont mis sur le même pied d’égalité : les premiers doivent apprendre ce qui amènent les deuxième à de telles violence et les seconds doivent apprendre que leur acte ont des conséquences sur les agressés. Le but étant que les différences sociales soient affranchies par le dialogue et l’empathie. Même pour le personnage de Raphael Quenard, qui incarne un frère incestueux. Lorsqu’il apparait à l’écran après les récits oraux de toutes les horreurs qu’il a commis, Jeanne Herry l’enferme dans un silence et des pleurs retenus qui empêche finalement toute diabolisation du personnage.
Dans Garance, la protagoniste éponyme n’est jamais blâmée pour son alcoolisme, qui est traité comme une maladie (ce qu’il est et non un manque de volonté). Sa bien aimé l’accepte dès le début avec sa maladie et la soutient – avec la super réplique “je t’accepte toi et tes bouteilles”. Ses amis/famille autour d’elle ne la condamne pas, s’excusent même pour certains mais cherchent à la réveiller face à son problème. Et à contrario le scénario n’investit pas non plus un discours pro prohibition ou culpabilisateur face au spectateur qui serait dans une situation similaire. Tout cela fait de son cinéma, un cinéma bienveillant. Frais, sensible, nuancé, pertinent.
