[Rencontre] John Boorman : « C’est seulement par le mensonge que vous parvenez à obtenir les financements »

1. Pendant 50 ans, du Point de non-retour à La Guerre à sept ans, en passant par Zardoz et Le Général, vous avez touché à de nombreux genres cinématographiques. En premier lieu, comment choisissez-vous une histoire ?

Tout d’abord, lorsqu’une idée m’excite ou m’intéresse, je la développe et je commence à écrire un scénario. Si l’idée continue de m’intéresser pendant le développement, j’y vais jusqu’au bout. Très souvent, une idée perd de son importance et je la mets de côté. Je pense que comme la plupart des réalisateurs, j’ai probablement passé plus de temps sur des films que je n’ai pas faits que sur des films que j’ai faits. Soit votre scénario ne tient pas la route, soit vous ne trouvez pas les acteurs, soit vous ne trouvez pas l’argent… Il est toujours compliqué de convaincre les investisseurs. Par exemple, si vous prenez un de mes plus gros succès, Délivrance, le studio ne pensait pas que cela allait marcher. Ils m’ont dit qu’il n’y avait jamais eu un film à succès à Hollywood sans personnage féminin dedans. Alors, il a fallu que je diminue le budget de plus en plus. Lorsque vous faites un film qui est un énorme succès, c’est très difficile pour les gens de comprendre que tout cela a commencé avec un studio qui n’avait aucune confiance dans le projet et qui n’attendait strictement rien de celui-ci. Personne ne sait ce qui va être un succès.

J’ai essayé de réaliser Excalibur pendant des années, mais personne ne faisait ce genre de films à l’époque. C’était complètement démodé. J’ai dû me battre. À la fin, je suis parvenu à convaincre Orion, car le chef du studio aimait beaucoup Robin des Bois (avec Errol Flynn). Il m’a demandé si Excalibur allait être comme Robin des Bois. Je lui ai répondu : « ça va être exactement comme Robin des Bois ! ». Bien sûr, ça ne l’était pas ! (il rit) C’est seulement par le mensonge que vous parvenez à obtenir les financements.

La Guerre à sept ans (1987)

La Guerre à sept ans (1987)

Délivrance (1972)

Délivrance (1972)

2. Depuis Délivrance, vous avez produit tous vos films. Est-ce pour garder le contrôle artistique ?

C’est toujours à propos du contrôle artistique. Quand j’ai fait Duel dans le Pacifique, les producteurs ont changé la fin sans me prévenir. Depuis ce jour, j’ai décidé de faire des films seulement si j’ai le final cut. Ce qui a été le cas par la suite. Souvent, il y a eu des moments où un studio ne voulait pas me donner le final cut, alors je ne réalisais pas le film.

3. Dans votre dernier film, Queen and Country, vous montrez une séquence de Rashomon. Qu’est-ce que le cinéaste Akira Kurosawa vous a appris sur le cinéma ?

J’ai été un grand admirateur de ses films. Il avait cette incroyable précision, ses films étaient merveilleusement réalisés et préparés. J’ai travaillé sur Duel dans le Pacifique avec l’un de ses scénaristes, Shinobu Hashimoto.

Dans la pure tradition japonaise, Kurosawa travaillait souvent avec trois ou quatre scénaristes à la fois. D’abord, il leur parlait de la séquence qu’il voulait faire. Puis, ils sortaient tous pour écrire chacun leur version et revenaient la présenter à Kurosawa. À ce moment, il mélangeait les histoires ou n’en choisissait qu’une… Je me rappelle toujours de Hashimoto m’expliquant que Kurosawa autorise seulement un scénario à dire ce qui se voit à l’image. Par exemple, Hashimoto a écrit une fois « le corbeau vole avec méfiance vers son nid. » Alors, Kurosawa lui a demandé comment sait-on que le corbeau est méfiant ? Et comment pouvons-nous savoir qu’il vole vers son nid ? Donc, on peut seulement écrire « un corbeau vole à travers le ciel. » De la même manière, vous ne pouvez pas dire ce qu’un acteur pense, car vous ne pouvez pas le montrer à l’image. J’admirais beaucoup Akira Kurosawa pour tout cela.

4. À part Kurosawa, quelles sont vos influences artistiques ?

Je suis vieux. Par exemple, quand je suis à Londres, je vais au National Gallery of British Art pour regarder de vieux amis plutôt que de nouvelles expositions. Je regarde des Turner ainsi que la très jolie collection d’impressionnistes. J’y reste vingt minutes à regarder seulement un tableau et je m’en vais.

Flint Castle, William Turner (1838)

Flint Castle, William Turner (1838)

Excalibur (1981)

Excalibur (1981)

5. J’ai le sentiment que la musique est très importante dans votre cinéma. Vous utilisez du Beethoven dans Zardoz, du Wagner dans Excalibur… Quand commencez-vous à penser à la musique que vous allez utiliser ?

Je commençais toujours avec l’intention de faire un film qui n’avait pas besoin de musique. Donc, je ne m’en occupe pas avant de faire le montage. J’aime beaucoup travailler avec des compositeurs, car le mouvement de la musique est très proche de celui du cinéma. Ils sont particulièrement connectés. C’est une relation subtile parce qu’il ne faut pas que la musique submerge l’image, mais en même temps, vous cherchez à définir une relation entre les deux. C’est très délicat.

J’ai travaillé avec des compositeurs intéressants comme Hans Zimmer ou Ennio Morricone. J’ai beaucoup appris sur la musique avec-eux ! Quand Hans Zimmer regardait une séquence, il me suggérait par exemple une flûte en me demandant ce que je voulais montrer. Alors je lui disais de taper quelques notes sur le clavier pour voir ce que cela donnait… Notre collaboration était très fusionnelle. Quand il a livré sa musique pour Rangoon, il a précisé dans ses notes : « Cette musique a autant à voir avec John Boorman qu’avec moi. » C’était merveilleux de travailler de manière si étroite. Il faisait particulièrement attention à ne pas abimer le film avec sa musique.

6. Huit années sont passées entre The Tiger’s Tail et Queen and Country. Devons-nous attendre encore huit ans pour voir un nouveau film de vous ?

À l’époque de La Guerre à sept ans, j’avais en tête de faire trois autres films autobiographiques, mais ils ont tous été mis de côté ou alors je ne parvenais pas à trouver l’argent. Je voulais en faire un à propos de ma mère et de ses trois sœurs. Elle a grandi avec trois filles dans les années 30. Chaque film devait raconter une période, mais je n’ai jamais eu l’occasion de les faire.

John Boorman (crédit photo : Nicolas Diolez)

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Rédacteur à la recherche de la moindre trace de génie sur pellicule et qui vit selon un axiome très précis : « un jour sans critiquer Michael Bay est un mauvais jour, mais un jour sans encenser Martin Scorsese en est un bien pire. »

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