Présenté au Festival de New York et de Londres, Artificial est le nouveau film de Luca Guadagnino (Call Me By Your Name, Challengers). Mais plus encore, il s’intéresse aux coulisses de Open AI, la fameuse startup ayant popularisé ChatGPT . Une manière d’explorer un microcosme marqué par des luttes de pouvoir, notamment entre Ilya Sustkever et Sam Altman.
Artificial a une histoire relativement compliquée en terme de diffusion. En effet, le film abordant frontalement les coulisses d’Open AI a été abandonné par Amazon après que la firme se soit associée avec la firme d’Altman et Elon Musk. De quoi donner d’entrée de jeu un caractère sulfureux au nouveau projet de Luca Guadagnino (Call Me by Your Name), d’autant plus que le scénario a été rédigé par Simon Rich, un scénariste ayant été en contact avec un ex-data scientist d’Open AI.
Finalement dévoilé aux Festivals de New York et de Londres, Artificial déroule son récit de 2003 à 2023, en trouvant un axe éloigné de l’hagiographie wikipedia-esque. En effet, si Sam Altman (Andrew Garfield) et Elon Musk (Ike Barinholtz) font partie du récit, le focus est tourné sur Ilya Sustkever (Yura Borisov), une des personnalités-clés derrière le développement du machine learning.

© Metropolitan Films
Et rien que via ce procédé, Artificial trouve le bon angle d’attaque pour non-seulement narrer « la genèse » de l’IA au sein de la Silicon Valley, mais aussi d’y apposer un regard inquisiteur lourd de sens. En mettant le spectateur du côté de ce truculent tech guy d’origine soviétique (Yura Borisov est véritablement LA star du film), motivé par la passion et les avancées possibles pour l’humanité, Rich et Guadagnino nous emmènent dans un Amérique filmée comme une fraternité étudiante.
Le cinéma contre les big corpos
Les dérives du capitalisme américain sont ainsi au centre d’Artificial, via une parenté finalement pas si éloignée des travaux d’Aaron Sorkin : comme dans The Social Network, le film de Guadagnino se focalise sur le théâtre des évènements et le microcosme qui entoure une invention révolutionnaire, plutôt que par cette même invention. Pourtant, et de manière curieuse, Artificial a régulièrement le cul entre 4 chaises, comme s’il n’y avait pas toujours de connivence entre ses axes de narration.
Récit prométhéen galvaudé ? Nouvel exemple de l’emprise maléfique des big corpos sur le progrès humain ? Des collaborations perverties par le pouvoir à base de faux-semblants ? Il y a un peu de tout ça dans Artificial, alors que le scénario trace finalement sa route en étant avant tout intéressé par son message anti-IA et une étrange binarité morale plutôt que par ses personnages.

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Le plus bel exemple tiendra dans la seconde partie du métrage, citant ouvertement le HAL de 2001 (un poster présent lors d’une salle de réunion) jusque dans un sound design ambiant passif-agressif signé Damon Albarn du groupe Gorillaz (très bonne BO à la Tron). Là où The Social Network parvenait à briller dans toutes ses zones de gris, Artificial préfère emprunter le chemin tout tracé du manichéisme, jusque dans la manière de confronter ses personnages pourtant tous réels.
Artificial, le film anti-IA
Évidemment, le genre au cinéma s’est toujours permis de tordre la réalité pour y investir un discours plus ample, mais Artificial semble dangereusement se contenter de résumer son propos par « l’IA va changer les choses, qu’on le veuille ou non » en tirant la sonnette d’alarme avec une lourdeur foncièrement gratuite. Pire, le quidam n’apprendra rien sur ces intelligences algorythmiques, faisant office d’épée de Damoclès symboliques (au mieux) dans le but de faire planer une gravité scénaristique, ou (au pire) d’outil thématique simplifié au maximum pour questionner avec trois petits points la place que la machine aura auprès de l’humain.
De manière étrange, Artificial fonctionne moins dans son écriture que dans son langage cinématographique : l’aubaine que d’avoir un véritable auteur comme Luca Guadagnino pour réhausser le matériel de base ! Réalisateur nous ayant habitué à un cinéma charnel et sensoriel (même dans ses versants plus sombres comme Bones and All), Guadagnino s’est néanmoins pris les pieds dans le tapis plus d’une fois lorsqu’il s’engageait dans une démonstration filmique plus aride (Suspiria, After the Hunt).

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Artificial vient corriger le tir, dans un équilibre tenu vis-à-vis de sa tessiture visuelle. Le cinéaste filme ainsi les espaces épurés et les coursives d’une start-up comme de véritables laboratoires sociologiques (sans aller vers les cîmes hyperboliques d’un Lanthimos), où la technologie ainsi que ses résultantes vient contaminer toute once d’humanité. Mention spéciale aux séquences à la première personne centrée sur les visages (Jonathan Demme serait fier), amenant le malaise et la manipulation vers de vraies cimes sensorielles.
Entre gravitas et absurde
Le film touche donc du doigt son sujet par le véritable pouvoir de sa mise en scène, oscillant entre gravité dramatique et tragi-comique grinçant : le passif du scénariste chez SNL n’y est sans doute pas étranger, en particulier lorsque le film met en scène Elon Musk en mogul trop serré dans son T-shirt. Des ruptures de ton qui peuvent désarçonner, entre farce et fable douce amère : le tout cristallisé par la figure de Sam Altman, incarné par un Andrew Garfield dans ce qui s’impose comme sa performance la plus casse-gueule.

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Faisant d’abord partie du second plan, Altman est par la suite progressivement dépeint comme une figure vampirisant tout aspect philanthropique d’Open AI. La roue libre de Garfield peut faire sourire dans son aspect cabotin, mais Guadagnino arrive dans un étonnant numéro d’équilibrisme à rendre insidieusement machiavélique cet individu constamment sympathique en façade. Le jeu sur l’érotisme cher au réalisateur continue sa poursuite thématique avec cohérence, frôlant constamment la limite du grotesque (jusque dans son maniérisme queer ou cette scène de bunker ultra-républicaine dans l’âme).
Narration timorée qui capte le pouls de son époque
Artificial n’hésite donc pas à pousser le curseur pour donner de l’épaisseur à son duel idéologique, où la bonhommie et les compétences d’Ilya se heurtent lentement à un étau asphyxiant toute sève déontologique face à la séduction et au masculinisme ambiant ! La loi du plus fort donc, impeccablement encapsulée dans une imagerie sectaire, où le gourou Altman s’entoure de ses apôtres en scandant un slogan (« Feel the AGI ! ») de manière détournée. On comprend ainsi que la seule femme du film (Monica Barbaro) soit littéralement invisibilisée et réduite à sa condition dans un monde où le patriarcat et l’appât du gain collectif règnent.
Là est la véritable force d’Artificial, via cette sève dramatique en rise & fall se voulant universelle. Il sera malgré tout dommage de voir le potentiel de son récit limité, notamment par le refus de faire exister ses personnages autrement que par leur fonction narrative. Mais sans donner de réponses toutes faites, le film de Guadagnino parvient à encapsuler les craintes autour de l’IA, de manière parfois orientées et inquisitrices. Si un grand pouvoir implique de grandes responsabilités, quelles élites sauront freiner le train en marche ? Artificial ne donne pas de réponses, car nous n’en avons pas tout simplement.
Artificial sortira au cinéma le 21 janvier 2027
avis
Artificial accuse le poids d'un manque de focus narratif, n'ayant finalement que faire de son sujet sur l'IA. Mais derrière son militantisme technophobe, le film de Guadagnino parvient à contrecarrer ses prémices de film-dossier pour y explorer un récit universel et anticapitaliste. Des ruptures de ton il y en a, mais difficile de ne pas y voir un vrai objet filmique entre les mains de son auteur, sublimant son casting et ses personnages stéréotypés. Pas mal au final !
