Avignon 2019 – J’ai pas l’temps j’suis pas comme eux : du théâtre percutant et utile

J’ai pas l’temps j’suis pas comme eux est une pièce forte sur un sujet rare et méconnu, le devenir des enfants placés.

« Le passage à l’age adulte, qu’est-ce que ça représente pour vous ? » C’est sur cette question que s’ouvre J’ai pas l’temps j’suis pas comme eux. Créé à partir de témoignages d’enfants placés, ce spectacle questionne ce que deviennent les jeunes lorsque, à 18 ans, ils sortent du dispositif de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) et se retrouvent livrés à eux-mêmes.

Des récits de vies poignants

La pièce expose l’histoire de Malik, Léna et Cosmina, trois jeunes gens aux parcours singuliers. Nous les suivons depuis le moment déchirant où ils sont extraits de leurs familles respectives pour être placés, jusqu’à leur majorité, date butoir à laquelle le dispositif de l’ASE prend fin. Entre ces deux étapes, un long et chaotique parcours semé d’embûches, de désillusions, de doutes, de révolte, d’espoirs aussi, de rêves. Et si cela sonne incroyablement juste, c’est parce que ces trois jeunes comédiens sont beaux à regarder jouer tant ils sont saisissants de sincérité. Ils parlent avec leurs mots, leurs émotions, leur sensibilité. Le talent est équitablement réparti entre eux et, sans jamais trop en faire, ils parviennent à nous captiver et à nous bouleverser.

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Une mise en scène intelligemment pensée

Il faut également saluer la mise en scène travaillée et inventive de de Véronique Dimicoli qui donne beaucoup de relief au propos. Elle traduit parfaitement les moments de panique, d’urgence, de lassitude. Comme dans cette scène où le débit de parole des jeunes s’accélère de plus en plus à mesure qu’ils répètent tour à tour leur histoire à une assistante sociale, un juge, un éducateur, un psychologue, un directeur. Une manière efficace d’exprimer cette quasi mécanisation d’un processus qui n’a parfois plus grand chose d’humain. Et, pour ces êtres rendus vulnérables, ce sentiment – si bien retranscrit par la manière dont leurs cœurs s’écrient – de n’être plus que des dossiers.

Dénoncer par l’absurde

L’institution a également son rôle à jouer puisqu’elle est incarnée dans toute son absurdité par un duo clownesque. Dans toute sa sensibilité aussi, car cette dernière se devine parfois, au-delà du reste. Leurs déplacements chorégraphiés et leurs mimiques nous tirent quelques sourires. Et tandis qu’un métronome vient dicter le tempo à l’approche de cette fameuse échéance des 18 ans, ces deux personnages aux combinaisons noires et aux visages peints en blanc rôdent en permanence autour des jeunes. Pour les emmener d’une administration à une autre, les cadrer, leur chuchoter à l’oreille ce qui deviendra leurs peurs et leurs angoisses… Mais aussi leur sourire et leur tendre la main, parfois.

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© Atypik Théâtre

Un cri du cœur

La course à l’autonomie au dépens des envies, des rêves de ces jeunes à fleur de peau, la complexité des démarches administratives, le manque affectif, le besoin de reconnaissance, la colère et le sentiment d’injustice, la rage de vivre… J’ai pas l’temps j’suis pas comme eux aborde tout cela sans détour. Mais, même si le propos – toujours celui des enfants – dénonce, pas question pour autant de diaboliser ni de stigmatiser les institutions. En effet, le sujet est traité avec beaucoup de bienveillance, et les griefs côtoient la reconnaissance. Car chacun de ces jeunes vit ce lien à sa manière. Et si la corde – objet récurrent du spectacle – symbolise le lien oppressant et étouffant, elle peut aussi devenir un point d’attache, une aide, un soutien précieux. Cette création n’est pas là que pour distraire, et espérons que le message fort qu’elle diffuse sera largement entendu.

J’ai pas l’temps j’suis pas comme eux, adapté et mis en scène par Véronique Dimicoli, avec Gradi Beinz, Anna Créoff, Sylvain Fougères, Ophélie Joly et Kohane L’Ehla, se joue à l’Atypik Théâtre, à Avignon du 05 au 28 juillet à 11h. Relâche les 09, 16 et 23 juillet.

Avec le soutien de SOS Villages d’Enfants, de la Sauvegarde 84, du Conseil Départemental de la Drôme et d’Action Enfance.

Retrouvez tous nos articles consacrés au Festival Off d’Avignon ici.

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Mélina Hoffmann

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