Lauréat du Grand Prix à la Mostra de Venise ainsi que du prix de la critique, Possible Love marque le retour tant attendu du cinéaste coréen Lee Chang-dong. 8 ans après l’excellent Burning, que vaut ce récit de 2h45 revisitant un des segments du Décalogue de Krzysztof Kieślowski ?
Qu’on évacue d’emblée le sujet : non, Possible Love n’est pas un remake du Décalogue IX de Krzysztof Kieślowski. Pour autant (et à l’instar d’Histoires parallèles), l’impulsion de revisiter le segment « tu ne convoiteras point » demeure, jusque dans la citation ouvrant le métrage (et l’hommage final au cinéaste polonais). Une manière pour Lee Chang-dong (réalisateur émérite de Secret Sunshine ou encore l’excellentissime Burning) d’ouvrir son nouveau métrage avec une note d’intention inquisitrice, sachant que son récit évolue par la suite sans une once de manichéisme.

Lâché devant un contexte funéraire, le spectateur va faire la connaissance de Ho-seok (Sul Kyung-gu, l’acteur fétiche du réalisateur), un ouvrier désormais sans emploi, s’accrochant à son quotidien dépressif aux côtés de sa femme Mi-ok (l’excellente Jeon Do-yeon). Lors d’un dîner, ils vont faire la rencontre de Ye-ji (Cho Yeo-jeong dans un rôle pas si éloigné que celui qu’elle tenait dans Parasite), une aspirante réalisatrice mariée à un riche homme d’affaires (Zo In-sung). En désirant filmer un documentaire sur la condition des ouvriers licenciés, les deux couples vont se rapprocher, jusqu’au point de non-retour.
Direction d’acteurs au couteau
De ce canevas digne d’un thriller, Lee Chang-dong prend à rebours ses prémices de film de genre vénéneux pour en faire non seulement une étude de personnage, mais également une exploration pyramidale des fractures sociales. Comme un jeu de miroir entre ses deux couples, Possible Love affiche une élasticité thématique régulièrement passionnante en abordant tour à tour les fêlures, le désir refoulé, l’amour évanescent et la propre introspection individuelle en présence de leurs opposés.
Chacun des 4 pions se veut silencieusement passionnant. La nantie entretenue par son riche mari (à qui tout à réussi dans la vie) pouvant se permettre d’utiliser la caméra pour sonder le labeur d’autrui, la prolétaire ayant laissé ses illusions romantiques 20 ans en arrière voit son désir lentement éclore en présence du mari de sa nouvelle confidente… Et tandis que ce dernier joue les gentlemen résolument parfaits, peut-être que les évènements révèleront aussi une nature profonde cloisonnée par ses impératifs capitalistes : Possible Love a effectivement un vrai terreau de matière narrative qu’il concentre dans la caractérisation de son quatuor !

Et si on pourra sans nul doute reprocher une durée plutôt excessive compte tenu de la trame générale, Lee Chang-dong prouve à nouveau qu’il est un maître de la subtilité. Même si Possible Love est définitivement un de ses métrages les plus littéraires dans sa manière de distiller et d’expliciter ses raisonnements thématiques, le coréen compose chaque séquence avec son quatuor via une construction à combustion lente.
Roman dont on est le témoin
Le tout a beau embrasser quelques lapalissades (d’autant plus que le sujet est consubstantiel à tout un pan du cinéma coréen des 25 dernières années), difficile de ne pas y voir une réelle sincérité d’intention (ce passage caméra à l’épaule filmant une révolte ouvrière matée par la polie) : la plus belle illustration tient dans les scènes impliquant Sul Kyung-gu, dont le mutisme ambiant cache un mal-être profond que l’acteur parvient à incarner jusque dans ses retranchements suicidaires (fabuleuse séquence rythmée par les bourrasques de vent).

Possible Love trouve au final sa véritable force dans son ultime acte se déroulant dans une maison de vacances. Là, les non-dits surgissent et cette cohabitation de forces sociales contraires implose dans un vrai modèle de maturité, sans esbroufe ni caractère sur-démonstratif. Entre une baignade nue (vue comme un élan factice de liberté, ou une fausse tentative de séduction par l’œil mal-avisé), la figure d’un valet rabaissé à sa condition par un simple sifflet, ou l’empathie artistique confinant in fine au voyeurisme misérabiliste, ce dernier touche juste en plein dans le mille.
Et de sa première séquence jusqu’au plan nocturne final, Possible Love se veut avant tout un vrai récit de confrontation identitaire féminine, incroyablement personnifié par ses deux actrices principales. Cho Yeon-jeong est à nouveau au sommet pour capter chaque scène, tandis que l’immense Jeon Do-yeon prouve à nouveau qu’elle est au panthéon… là encore dans une performance toute en subtilité : le maître-mot de Possible Love !
Possible Love sortira sur Netflix le 6 novembre 2026
avis
Sans toucher l'acmé de mise en scène de Burning ou 'émotion brute de Secret Sunshine, Possible Love marque un retour définitivement réussi pour Lee Chang-dong. Entouré d'un casting royal, le cinéaste coréen se livre à une étude de personnages toute en subtilité, explorant les diverses facettes des fractures sociales dans un exercice à combustion lente trouvant son éclat lors de son superbe dernier acte.
