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Critique The Game : manipulation obsessionnelle
© Polygram Filmed Entertainment
Cinéma

Critique The Game : manipulation obsessionnelle

Charley Charley27 novembre 2020Aucun commentaireIl vous reste 9 minutes à lireUpdated:28 novembre 2025
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The Game arrivera en 1997, après le triomphe public et critique de Se7en. Désormais réalisateur en poupe et possédant les pleins pouvoirs, David Fincher signera un thriller paranoïaque attendu au tournant. Si l’accueil sera plus mesuré, et considéré comme un film mineur de sa filmographie, force est de constater qu’on tient ici un film très important dans la carrière de Fincher !

Auréolé d’une reconnaissance monstre après Se7en, Fincher est clairement assis à la place du roi. Et ce sera via l’ancien studio Polygram (et sa filiale Propaganda Films, co-créée par Fincher et où il a fait ses armes dans le vidéo-clip) qu’il abordera son tout nouveau projet : The Game ! Originellement prévu avec Jonathan Mostow (Terminator 3) à la réal, et Kiefer Sutherland dans le rôle titre, le tout tombe rapidement à l’eau. Écrit par John Brancato et Michael Ferris (T3 et Terminator Renaissance), The Game subira divers traitements d’écriture, avant que Fincher ne tombe dessus.

Lui aussi lâchera rapidement l’affaire pour tourner Se7en, mais via sa nouvelle notoriété acquise, il décidera de reprendre cette histoire. En faisant venir Andrew Kevin Walker (scénariste de Se7en donc), Fincher modifiera l’introduction (au ton plus léger et fun car selon lui « le comique c’est pas mon truc, faisons sombre d’emblée« ), développera la fin ainsi que divers autres éléments. Désireux de faire un thriller paranoïaque entre La Quatrième Dimension, Mission Impossible et L’Arnaque, Fincher parviendra à créer une œuvre référencée où il y apposera aussi son style.

Critique The Game : manipulation obsessionnelle

The Game nous introduit donc au personnage de Nicholas Van Orton, un riche magnat sur le point de fêter ses 48 ans. Une date symbolique, car c’est également l’âge auquel s’est suicidé son père lorsque Nicholas était enfant. Sorte de Scrooge moderne du A Christmas Carol de Charles Dickens, Van Orton est froid, antipathique, divorcé, légèrement misanthrope sur les bords, et solitaire dans son immense villa à San Francisco.

Le jour où son frère Conrad (initialement le personnage devait être une fille interprétée par Jodie Foster, avant d’être modifié et interprété par Sean Penn) sort d’une cure de désintoxication, ce dernier va offrir à Nicholas un cadeau bien particulier. L’occasion d’expérimenter « le Jeu » chez Consumer Recreation Service, une société spécialisée dans l’organisation événementielle. Évidemment, ce fameux « Jeu » aura des répercussions vertigineuses dans la vie de Van Orton, d’autant qu’aucune règle ne sera expliquée, ni son déroulement. La garantie est une « expérience qui change la vie » !

The Game ou l’héritage Hitchockien

Lorsqu’on regarde The Game, les références les plus évidentes qui nous parviennent sont sans doute le cinéma d’Alfred Hitchcock, ou encore Total Recall de Paul Verhoeven. Tout d’abord dans le choix du setting principal : San Francisco, la ville de l’obsession, immortalisée à jamais dans l’imaginaire cinématographique grâce à Sueurs Froides. Ses rues pentues arpentées par le tramway, ses villas côtoyant le district financier ainsi que la baie (et son fameux pont qu’on ne présente plus)… c’est toute une imagerie luxueuse qui est convoquée d’emblée !

L’idée de prendre Michael Douglas pour incarner Van Orton est également dans cette mouvance, campant de nouveau un personnage riche et imbus de sa personne (tel Gordon Gekko dans Wall Street d’Oliver Stone). Le personnage sera donc entraîné dans une spirale infernale, au moment où une mystérieuse marionnette et une clé lui seront remis au pas de sa porte. Le début d’un jeu de piste (à la fois pour le spectateur, mais aussi pour le protagoniste) extrêmement ludique. Une grande énigme sous forme de poupée russe, insaisissable et et hyper prenante !

Critique The Game : manipulation obsessionnelle

Tel Total Recall donc, Van Orton utilisera les services d’une compagnie apportant une « expérience unique », sans savoir où est la limite du réel et du factice. Tout comme dans La mort aux Trousses d’Hitchcock, le personnage s’embarque dans des péripéties de plus en plus rocambolesques. Une des très bonnes idées développées par Fincher est aussi d’accentuer le drama d’entreprise en parallèle, afin de brouiller les pistes. Van Orton est-il réellement au sein d’un puzzle mental géant et déstabilisant ? Est-ce une farce fomentée par son frère cadet ? Un complot de la part d’ex-associés virés ?

Le doute s’installera crescendo pour les spectateur qui est au même niveau d’informations que le protagoniste, jusqu’à virer dans la paranoïa la plus totale. Un bel exemple est une scène influencée par Conversation Secrète de Coppola, où le personnage se retrouve épié dans une maison factice. D’abord léger et versant dans l’humour noir avec un programme TV s’adressant directement à Van Orton, un immense prank dans un hôpital factice ou encore des indices et autres fausses pistes, l’intrigue prendra un détour plus mortel. Après une belle séquence où la demeure de Van Orton est saccagée, ce dernier pénètre métaphoriquement dans le terrier du lapin (sur fond de White Rabbit de Jefferson Airplane, choix non-anodin), traqué par une menace invisible et non-identifiée.

Le jeu du dominant-dominé

The Game est donc un vrai thriller pur jus dans son ADN. Il recrée bon nombre de séquences iconiques du genre (héros piégé dans une cage d’ascenseur ou à l’arrière d’un taxi, des tueurs énigmatiques aux trousses…) de manière à la fois ultra efficace, mais aussi subversive via la déstabilisation absolue de Van Orton. Il s’agit sans doute du film de Fincher où l’identification du spectateur envers le héros se fait le plus difficilement. Mangeant seul sur un plateau d’argent, marchant dans sa gigantesque demeure (où seul l’écho de ses pas habite la maison), rejetant sa famille et toute chaleur humaine pour se noyer dans un travail qui le phagocyte… ce n’est qu’en le privant de son statut que le spectateur commencera à voir l’homme derrière l’armure.

Une renaissance du personnage par la catharsis en quelque sorte, où il côtoiera la plèbe et le prolétariat via les épreuves endurées. Comme cette formidable séquence au Mexique, où Van Orton « ressuscite » en sortant d’une tombe après avoir été enterré vivant, pour errer ensuite dans des décors et lieux de plus en plus vétuste, en quête de réponse. Une punition symbolique par la douleur en définitive, afin que le spectateur se lie à un personnage rendu plus bas que terre, découvrant les sous-couches improbables d’un monde absurde de faux-semblants. Le miroir inverse de Chute Libre de Joel Schumacher (également avec Michael Douglas) en somme !

Critique The Game : manipulation obsessionnelle

The Game est un film très important dans la carrière de David Fincher. Souvent considéré comme un de ses moins mémorables, ce dernier s’apprécie encore plus aujourd’hui, débarrassé du statut de « film venu juste après Se7en« . L’occasion d’admirer le grand travail effectué, où Fincher développera évidemment son style visuel ainsi que ses thématiques. Avec Harris Savides (The Yards, Elephant, American Gangster) à la photographie, le réalisateur livre un de ses plus beaux films. Via un look inspiré de Chinatown et Le Parrain, c’est un festin niveau décors (par Jeffrey Beecroft, chef décorateur de Danse avec les Loups et Sans un Bruit) ! Des noirs accentués aux pièces ocres et boisées, en passant par des pièces vitrées : tout respire le luxe à l’écran, en plus d’être magnifiquement cadré.

Une mise en scène léchée, classieuse et complètement maîtrisée. Du Fincher donc, et son flair pour des plans aiguisés pour installer son ambiance. On pensera par ailleurs à la séquence où Van Orton subit toute une batterie de tests dans un environnement ressemblant à un laboratoire de verre (inspiration de The Parallax View de Alan J. Pakula), ou les oniriques séquences de flash-back en 8mm. L’occasion d’aborder la très bonne bande-originale de The Game, voyant le retour d’Howard Shore (Se7en, le Seigneur des Anneaux). Un score à la Bernard Hermann (compositeur fétiche d’Hitchcock, sur Vertigo et Psychose notamment), très lancinant et énigmatique (« Consumer Recreation Service » ou « Tung Hoy« ) quand il ne verse pas dans le mélancolique nostalgique et atmosphérique (« Happy Birthday Nicholas« ).

Le jeu des apparences

D’un « simple » thriller tendu, Fincher arrive à créer un film parlant justement du cinéma. Avec un « antagoniste » de premier abord singeant les techniques de tournage du 7e art pour créer son jeu de piste (au moyen d’artifices et autres comédiens). Un film où la frontière ce qui est réelle et factice est brouillée, le tout avec néanmoins une composante émotionnelle en son centre. En plaçant en filigrane des souvenirs tragiques, Van Orton est caractérisé avec un vrai soin implicite : se remémorant la perte tragique de son père, il se considère aujourd’hui au même âge et prêt à faire « le grand saut ». Une chute reprise comme symbole tout au long du film pour se sortir de diverses situations, jusqu’au grand final. Une conclusion de 10 minutes abracadabrantesque qui en laissera plus d’un sur les fesses et où réside la principale faiblesse de The Game.

En effet, sans spoiler, le tout se tient très bien de manière dramaturgique et cinématographique, mais on a bien du mal à avaler la pilule de l’épilogue concernant le comportement des divers personnages. Un final où le désespoir côtoie le bonheur (séquence à l’origine de tout le projet selon le scénariste) où Fincher lui-même admettra qu’ils auraient pu mieux l’approfondir. Bien que Van Orton ne subira pas une profonde rédemption, son parcours émotionnel global à quelque chose de chaleureux dans sa finalité. Une chose bien rare dans la filmographie de Fincher, habitué aux personnages finissant dans leur propre « prison mentale » !

Critique The Game : manipulation obsessionnelle

Enfin, Michael Douglas trouve ici un beau rôle sur mesure, parfait de bout en bout en homme pris dans un engrenage aux mécanismes diaboliques. On notera la présence de Deborah Kara Unger (Crash, Hurricane Carter) dans son dernier rôle mémorable, très bonne en blonde incendiaire Hitchcockienne jouant double-jeu ; ainsi qu’un James Rebhorn (Basic Instinct, Independance Day) apportant une touche de légèreté bienvenue !

Si le succès est moindre à l’époque (137 Millions au box-office pour un budget de 50 Millions) The Game fait injustement office d’outsider largement sous-estimé dans la filmographie de son auteur. Un thriller paranoïaque admirablement mis en scène et narré, qui malgré une conclusion sujette à débat (voire à interprétations), reste une leçon du genre. Si le « Jeu » n’est pas une « expérience unique qui change la vie » comme il est dit dans la 1e partie du film, on tient bel hommage cinéphilique et un très bon objet cinématographique !

The Game est disponible en DVD et Blu-ray

https://www.youtube.com/watch?v=gxUPUp5u9XM

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