Cannes 2021 – Critique Benedetta : entre étude du sacré et blasphème charnel

On l’aura attendu ce retour de Paul Verhoeven. Tourné depuis 4 ans, et après le surprenant Elle qui marquait l’incursion du Hollandais Violent dans le cinéma français, l’auteur de Basic Instinct, RoboCop, Total Recall et Starship Troopers revient en compétition à Cannes avec Benedetta. Soit l’histoire vraie dans la Toscane du XVIIe siècle d’une nonne impliquée dans une relation lesbienne, et pourvoyeuse de miracles de part ses visions du Christ. Un programme des plus alléchants pour un film sulfureux, mais également passionnant !

Verhoeven est un des cinéastes les plus intéressants qui soient. Des modestes débuts aux Pays-Bas jusqu’à une carrière américaine ponctuée de blockbusters, le cinéaste aura subi un gros passage à vide avant la résurrection en 2016 avec Elle. Un thriller français vénéneux qui avait pu nous dire à tous que peut-être le fameux Hollandais Violent avait encore des choses à nous dire. 4 ans plus tard, le voilà de retour avec Benedetta, film historique qui ne laissera personne indifférent, doté d’un postulat de base des plus singuliers au sein du paysage francophone

Basé sur des faits réels, le film nous conte l’histoire de Benedetta Carlini, nonne du couvent de Pescia. Dans la Toscane de la Renaissance italienne, Benedetta fera la rencontre d’une jeune arrivante du nom de Bartolomea. Au même moment, elle sera sujette à diverses visions où Jésus s’adresse à elle. Rapidement érigée en nouvelle Jeanne D’Arc, Benedetta entretiendra une relation controversée avec Bartolomea, tout en s’érigeant comme figure révolutionnaire et émancipatoire face au Clergé. Tout au long des 2h du film, le suspense central questionnera le spectateur et les personnages pour savoir si Benedetta manipule son monde pour arriver à ses fins, est véritablement vectrice de miracles divins ou bien de pure folie des grandeurs.

Cannes 2021 - Critique Benedetta : entre étude du sacré et blasphème charnel
© Pathé

Autant débuter par le gros défaut du film : sa facture visuelle ! Si Verhoeven est connu pour son audace, sa subversion, son approche charnelle et son côté « je rentre dans le lard », il ne faut pas oublier que c’est aussi un artisan de l’image. Et malheureusement, si Benedetta n’est pas non plus d’une laideur abyssale, la photographie donne régulièrement l’impression d’assister à un film Kaamelott. Impression évidemment renforcée par la vision d’un cast francophone au sein d’une reconstitution d’époque d’un village de la Renaissance. Avoir un chef opérateur digne de ce nom aurait clairement pu fait accéder Benedetta au rang d’œuvre cinématographique digne de ce nom, d’autant que la puissance de l’image a tout à fait sa place dans ce type d’œuvre (au hasard, La Passion du Christ de Mel Gibson, qui justement utilisait la mise en scène comme vecteur narratif et d’émotions).

Fort heureusement, passée cette déception, le film a de beaux atouts dans sa besace pour proposer un long-métrage intéressant avec du fond. En se basant sur l’ouvrage paru en 1987 Sœur Benedetta, entre sainte et lesbienne de l’historienne Judith C. Brown, Verhoeven bénéficie d’entrée de jeu d’un matériau de base fascinant. Une histoire méconnue que le néérlandais traite finalement comme son autre film controversé : Showgirls ! Pas de strip-teaseuses dans la ville du péché, mais la même volonté de dépeindre le quotidien des nonnes à cette époque, et ce qui régit chaque aspect de leur vie au sein du couvent. Cela passe donc par des séquences de messe, au sanatorium ou au sein des latrines, avec toujours une démarche historico-anthropologique des plus appréciables.

Catholic Instinct

Bien sûr, le cher Paulo met encore une fois les pieds dans le plat. Que ce soient les séquences de sexe explicites ou de violence graphique, le réalisateur n’a rien perdu de ses vélléités. Torture, immolation, suicide, flagellation… autant de joyeusetés cependant jamais montrées de manière choc (on a connu Verhoeven bien plus virulent ou frontal), et toujours en adéquation avec la proposition du film. Si les ingrédients pour comparer à Basic Instinct (sexe, manipulation et faux-semblants) sont présents, jamais la nudité n’est dépeinte de manière graveleuse ou à visée érotique. Les scènes de sexe entre Benedetta et Bartolomea racontent quelque chose, et si elles ne sont pas ce qu’il y a de plus suave (on est pas dans La Vie d’Adèle rassurez-vous), Paul les rend intéressantes dans ce qu’elles véhiculent vis-à-vis du rapport de force entre les 2 personnages, avec une bonne dose d’ironie.

Ironie (voire limite du mauvais goût fendard par instants) caractéristique du cinéma de Verhoeven (pleinement assumée dans Starship Troopers par exemple) que l’on retrouve tout au long de Benedetta. Non pas un procédé censé diminuer le caractère sérieux des évènements contés, mais un moyen de dépeindre toute cette histoire comme un gigantesque théâtre tragi-comique. Un grotesque dans le sens le plus pur donc, proposant un surprenant caractère ludique au métrage. Un aspect qui pourra en rebuter certains s’attendant à une pure fresque historique contée avec sobriété (ce n’est pas La Chair et le Sang !) : vision outrancière d’un Christ (semblant sortir d’un fantasme de lycéenne adepte de pubs pour parfum) sans phallus sur la croix ou trancheurs de tête, jeux de champ/hors-champ sur un godemichet au centre de tous les débats… Là encore Paulo y va full frontal, à défaut d’y allier un vrai soin pictural pour porter ses idées.

Cannes 2021 - Critique Benedetta : entre étude du sacré et blasphème charnel
© Pathé

Comment aborder Benedetta sans parler du casting, en particulier une Virginie Efira qui se met (littéralement) à nue pour dépeindre chaque facette de la protagoniste. Si au fil des ans l’actrice belge surprenait de films en films (dernièrement avec Adieu les cons par exemple), elle prouve ici tout son talent dans un rôle des plus difficiles. Là encore tout l’ambivalence et la dualité du film est parfaitement illustrée par Efira, ne jouant jamais vraiment le personnage comme une sainte, une folle ou une manipulatrice…le personnage y croit, et en cela Verhoeven ne trahit jamais les hypothèses que l’on peut faire sur cette figure.

Le reste du casting principal est également de très bonne facture, avec une Charlotte Rampling savoureuse qui impressionne par sa faculté à retranscrire le tiraillement de son personnage, une Daphné Patakia en parfait contre-poids d’Efira, ou encore un Lambert Wilson délicieusement truculent et caustique en Ponce prêt à tout pour que notre anti-héroïne se retrouve au bûcher.

Plus que de la nunsploitation

Même si la photographie (et par extension la mise en scène) n’est pas toujours à la hauteur de son sujet, on notera qu’Anne Dudley livre une bande-originale inspirée, apportant un caractère sacré à chaque séquence. Une dose de gravitas Bien plus qu’un film de nonnes lesbiennes manipulant son monde, Benedetta est avant tout un film passionnant sur le rapport à Dieu et à notre condition humaine (faillible), un drame prenant sur l’appropriation des idoles dans un but égoïste et enfin une vraie histoire d’émancipation féminine au sein d’une Église opportuniste masculiniste à cette époque.

Pas le choc ou le chef-d’œuvre espéré, mais ni plus ni moins qu’un autre film passionnant, charnel et singulier de Paul Verhoeven, qui malgré ses défauts, reste une belle proposition pleine de fond (et c’est français !). C’est à ne pas louper cet été !

Benedetta est sorti en salles le 9 juillet 2021

avis

7.5 passionnant
  • User Ratings (3 Votes) 6.2

About Author

Cinéphage, sériephile, médic...un touche-à-tout qui reste un grand rêveur !

Leave A Reply