Avec « Hurlevent » Emerald Fennel revisite le classique de la littérature d’Emily Brontë publié en 1847, « Les Hauts de Hurlevent ». En 2026, Catherine Earnshow et Heathcliff prennent les traits des deux stars Margot Robbie et Jacob Elordi. Le tout se veut une vision fantasmée par la réalisatrice lors de sa première lecture du roman. De quoi ré-ouvrir l’éternel débat de la fidélité des œuvres littéraires adaptée pour le grand écran.
Attention SPOILERS
En ayant lu « le Roméo et Juliette de sa génération » sur les affiches du film d’Emerald Fennel, on pouvait se demander si le long métrage n’aurait pas la prétention de vouloir s’élever au rang de la géniale adaptation du drame de Verone par Baz Lurhman en 1996. Et puisque « Hurlevent » ne cesse de susciter des débats depuis sa sortie, on te propose quelques pistes de réflexions autour des thèmes de l’adaptation cinématographique et des romances maudites.
L’adaptation doit-elle toujours être fidèle ?
Quand on scrute la presse cinématographique des derniers jours, celle-ci s’en donne à cœur joie pour descendre « Hurlevent » d’Emerald Fennel. Dans le Figaro on peut lire que «c’est Emily Brontë qu’on assassine» , dans Le Nouvel Obs, le critique Nicolas Schaller décrit le film comme de « l’esbrouffe pour midinettes de la gen z ». Cette dark romance aux penchants sadomasochistes n’est clairement pas au goût de tous. On t’invite d’ailleurs à lire notre critique du film juste ici. Mais là, ce n’est pas le long-métrage en lui-même qui nous intéresse. C’est plutôt sa réception en tant qu’adaptation du célèbre roman « Les Hauts du Hurlevent » qui soulève moult débat.
Sans aller dans le comparatif avec l’œuvre de Brontë, c’est réellement l’acte de traduire une histoire à l’écran qui nous intéresse maintenant. Dans son ouvrage L’adaptation littéraire au cinéma, Francis Vanoye fait remonter ce processus à Georges Mélies qui a lui-même copié les Frères Lumières avant d’être lui-même copié. Autrement dit, on adapte depuis toujours. Pour Vanoye, c’est aussi le moyen pour le réalisateur de réinvestir une œuvre, à la condition d’y insuffler son regard personnel sur l’objet adapté. De notre côté, en tant que lecteur, on peut se demander si on pourra un jour voir une adaptation qu’on juge fidèle au roman originel…

Si cette question revient toujours sur le tapis, cette envie de fidélité semble totalement irréaliste. Et pourtant ! Il faut reconnaître que certaines adaptations sur le grand écran ont fait foi dans l’histoire du cinéma. On pense à Shining de Stanley Kubrick en 1980, tiré du génial roman de Stephen King publié en 1977. Bon, ce dernier n’a apparemment pas apprécié le film, mais le résultat en est tout de même un incontournable du 7ème art. Et quand on connait le roman de King, on se rend compte que le film lui fait défaut. On pense d’ailleurs ici à une autre adaptation célébrissime qui n’a pas non plus grand-chose à voir avec son orignal.
En effet, le premier volet de La Planète des Singes réalisé par Schaffner en 1968 est tiré du roman de science-fiction de l’auteur français Pierre Boulle publié en 1963. Dans le livre, le personnage principal est français, et la fin se déroule sur le parvis de l’aéroport Charles de Gaulle. On est bien loin de la cultissime fin proposée par Schaffner avec l’image la statue de la liberté à moitié ensevelie. Dans le cas de « Hurlevent » cette trahison avec l’ouvrage, hautement pointée du doigt dans la presse, avait pourtant été anticipée par la réalisatrice elle-même. En plus de rajouter des guillemets au titre de son film, elle avait expliqué vouloir faire une adaptation basée sur le ressenti qu’elle avait eu lors de sa première lecture du roman à 14 ans.
Pourtant ça ne passe pas
Et c’est peut-être justement là tout le problème. En proposant sa vision avec « Hurlevent », Emerald Fennel exclut une bonne partie de son public. Pour bien comprendre ce qu’on essaie d’expliquer, il faut faire un pas dans la théorie de la fiction. Selon Thomas Pavel dans son ouvrage Univers de la fiction, en tant que spectateur (ou lecteur d’une fiction) on va envoyer notre « moi-fictionnel » dans ces contrées imaginaires. Ce « moi » va ressentir bien plus de chose que nous : être ému, triste, heureux… On prête notre corps et nos émotions à ce « moi -fictionnel ». Grosso modo, si vous pleurez comme des madeleines devant la fin tragique de « Hurlevent », c’est parce que votre « moi-fictionnel » était avec Catherine Earnshow dans sa chambre pendant qu’elle agonisait.
Vous avez visité la contrée imaginaire construire par Emerald Fennel et vous y avez cru à fond, comme si c’était réel. Et tout ça, le temps des 2h16 du film. En bref, tout ce processus repose sur un ressenti et une émotion propre à chacun. Une manière de penser qui, si elle convient à la réalisatrice, n’est nécessairement pas au goût de tout le monde. Elle a reproduit sa vision d’adolescente, en basant l’acte créatif complexe de l’adaptation sur son émotion personnelle. Parce que oui, ce qu’on imagine en lisant, c’est une vision qu’on ne pourra jamais partager parfaitement avec quiconque.

Ce qu’on ne peut s’empêcher de se demander, c’est pourquoi dans le cas de « Hurlevent » l’adaptation est à ce point décriée. Eh bien on suppose que c’est le contexte de la romance tragique qui hérisse à ce point le poil. Cette dernière est une recette qui fonctionne depuis la nuit des temps. De Tristan et Iseult, à Roméo et Juliette (dont les personnages parlent dans « Hurlevent ») les amours maudits ont toujours fait couler de l’encre. Et les exemples supplémentaires n’en finissent pas, tous plus tragiques les uns que les autres. L’amour entre Paris et Hélène a tout de même mené à la terrible Guerre de Troie dans la mythologie grecque.
En bref, on aime glousser devant un baiser et pleurer devant une mort tragique. Et ce n’est pas un secret, l’amour, c’est vendeur. Pendant la campagne de promotion du film (vous n’y avez sûrement pas échappé), on a vu les deux acteurs principaux très proche sur les tapis rouges. Cette proximité entre Jacob Elordi et Margot Robbie a fait tourner des têtes. Il semblerait que pendant le tournage, le jour de la Saint-Valentin Elordi a fait la surprise de remplir la chambre de pétales de rose à sa co-star. Une romance qui fait baver les fans. Les deux sont beaux et au summum de leurs carrières respectives, de quoi cocher toutes les cases pour en étourdir plus d’un.
On aime souffrir avec eux
De fait, dès lors qu’on se départit des débats sur l’adaptation, un autre concept pilier entre en jeu. Celui de la catharsis. Ressortez vos cahiers de Français d’école, on parle bien ici du concept développé par Aristote dans sa Poétique pour décrire l’effet de la tragédie sur les passions des spectateurs. Selon lui, le théâtre, et surtout la tragédie, a un but précis, celui de susciter des émotions intenses, la pitié et la frayeur, et ainsi de réaliser une épuration de ce genre de sentiment. En gros, on est confronté à des situations intenses, à des excès en tout genre, pour nous faire passer l’envie de les réaliser dans la vraie vie.
Si c’est une hypothèse qui se traduit par l’affection des masses pour des personnages odieux (la multiplication des séries sur les tueurs en série nous semble être un bon exemple), pourquoi ça ne serait pas aussi vraie dans le cas des histoires d’amour tragiques ? Est-ce qu’on aime pas autant les romances maudites justement parce que ça nous fait éprouver des sentiments qu’on a pas coutume de ressentir ? L’érotisme du « Hurlevent » de Emerald Fennel répond à toutes ces interrogations. C’est la mise en image timide du fantasme d’une adolescente saupoudré d’une esthétique digne d’un magazine de mode. Et quoi de mieux que de prendre comme figure masculine un acteur très en vogue en ce moment !

Cette hypothèse pourrait expliquer le succès grandissant de la « dark romance ». Si définir cette dernière comme un genre littéraire nous paraît un peu osé, il faut tout de même reconnaître que c’est un type de littérature qui commence à s’imposer en librairie. Pour ceux qui n’en ont jamais lu, c’est de l’érotisme à outrance, de l’amour sauvage, bref, des relations sexuelles à tout bout de champ enrobé par un semblant de scénario. Tout est question de faire vibrer le lecteur. Dans le cas de « Hurlevent », les scènes érotiques sont pourtant assez mièvres, sans évidemment verser dans l’explicite, ces séquences entretiennent un écho certain avec la série des 50 nuances de Grey. Dark romance où lui est très riche et elle désespérément amoureuse… De quoi alimenter des fantasmes, qui, à bien les considérer, ont mieux fait de rester de l’ordre de la rêverie.
Parce qu’il faut tout de même se le dire, Heathcliff (Jacob Elordi) est affreusement toxique ! Il va jusqu’à demander en mariage cette pauvre Isabella juste pour tourmenter Cathy. Et puis cette pauvre Catherine Earnshow (Margot Robbie) a l’air de se faire chier à mourir. Elle ne fait rien de ses journées, à part pleurer. Une remarque qu’il faut bien entendu remettre dans le contexte de l’époque dans laquelle vivait Emily Brontë. Dans le film, Jacob Elordi est cette figure masculine d’1m96 plutôt sexy, il faut se l’accorder. Mais est-ce qu’on aurait envie d’avoir ce genre d’homme dans notre entourage personnel ? Et c’est là toute la magie de la fiction. On adore les voir partager une relation interdite, alors que si on se questionne deux minutes, transposer cette situation à notre vie quotidienne n’est peut-être pas si sexy que ça...
Le débat autour de l’adaptation cinématographique d’une œuvre littéraire est infini. Si le sujet est profondément passionnant, on a voulu te proposer quelques pistes de réflexions pour mieux comprendre les discours tenu au sujet du « Hurlevent » d’Emerald Fennel.
