Avec Une Jeunesse indienne, Neeraj Ghaywan reprend sa caméra et nous propose un long métrage engagé. D’une simplicité grandiloquente, le film met en scène deux fabuleux acteurs qui nous partagent une performance magnifique et profondément humaine.
Une amitié sincère. Un portrait contemporain et délicat de l’Inde. Un nouveau regard. Voilà le pari d’Une jeunesse indienne, deuxième long métrage de Neeraj Ghaywan. Dix ans après son premier film, le réalisateur revient sur les plateaux de tournage, avec toujours cet humanisme et son amour profond pour ses personnages. Le réalisateur de Masaan, récompensé à Cannes 2015, est une nouvelle fois nommé dans la sélection Un certain regard, avec le soutien de, rien que ça, Martin Scorsese, producteur du film.
Ici, nous nous immisçons dans le quotidien de deux amis, Mohammed, interprété par l’excellent Ishaan Khatter, et Chandan, joué par le discret Vishal Jethwa. Issus d’une caste pauvre, le duo vit dans son village du nord de l’Inde, en attendant les réponses du concours de police d’État. Un métier qui pourrait leur offrir la dignité et le salaire qu’ils n’osent espérer. Alors qu’ils touchent du doigt leur rêve, le lien précieux qui les unit est menacé par leurs désillusions…
Une jeunesse indienne opprimée
Le duo est confronté aux réalités et à la désillusion du monde qui les entoure. Déjà, l’ambition de devenir gardiens de la paix naît de ce désir d’exister, d’enfin être respecté, et même craint. Les personnages évoluent sans cesse en étant limités dans leurs propres libertés. Le réalisateur aborde l’oppression de classe et de religion avec soin. Les seules fois où les personnages évoquent leur foi, c’est quand ils sont discriminés pour celle-ci. Un récit universel et à la fois très personnel, de rêves confrontés au déterminisme social et contemporain.

Le réalisateur écrit avec brio les personnages en marge, ceux qui n’arrivent pas à atteindre leurs rêves, ceux qui ne sont pas censés en avoir. Ghaywan apporte un vrai amour envers ses personnages dans son écriture, il les écrit avec une certaine tendresse, une empathie sincère mais qui ne les prive pas de malheurs. Ses personnages sont en marge, mais ne sont pas construits uniquement comme des victimes. Ce sont deux jeunes Indiens, qui s’efforcent sans arrêt d’avancer, malgré la maladie, les obstacles, la surpopulation. Une jeunesse indienne met en lumière leur richesse intérieure, leurs rêves, leurs contradictions, et comment ces personnages s’efforcent d’exister à travers des conditions d’existence déjà prédéfinies.
Un certain regard
La rupture dissidente existe au sein de l’œuvre et même dans la construction même du créateur. Esseulé du spectaculaire, de Bollywood, Une jeunesse indienne se veut plus intimiste, un petit bijou rare, marquant de vérité. Neeraj Ghaywan capture dans sa caméra la réalité politique et sociale d’une jeunesse confrontée aux inégalités du système. Le film indien nous amène au plus près de résistances silencieuses, qu’on ne voit plus.

Le film réussit habilement à mêler écriture d’auteur et mise en scène, quitte à aller vers un cinéma très simple, sans effet de mouvement ou d’une bande originale transcendante. L’œuvre repose sur la sincérité et la beauté de son propos, que son duo principal parvient à illuminer. La composition et les propositions artistiques du réalisateur prouvent tout d’abord son importance et sa place de patron dans le cinéma réaliste indien. Mais également dans sa manière d’animer organiquement son propos, en explorant les luttes silencieuses de ses personnages.
Deux personnages au sein d’une symbiose esseulée
Oui, le film nous marque et reste dans notre esprit quelque temps encore après l’avoir vu. Cela en grande partie grâce à la performance d’Ishaan Khattar et de Vishal Jethwa. Le duo est complice, se déchire et renoue comme une amitié immuable. On subit les souffrances et les épreuves d’un duo qu’on rêve de voir réussir. Le long métrage n’est pas un simple “rêve américain” mais joue aussi avec ce que représente vraiment le progrès, et ce que pour les jeunes de basse caste cela signifie vraiment.

Le terme évolution est bien pertinent, car les deux amis vivent de nombreux évènements qui vont les changer totalement au fur et à mesure. Est-ce que leur amitié tiendra le coup ? Les jeux des deux acteurs se complètent parfaitement, l’un dans la confiance, l’autre dans une discrétion, mais qui relèvent tous deux parfaitement de leur manière de gérer les événements. Dans le silence, les deux encaissent, où leurs ambitions et le système les négligent. Les deux amis se morfondent parfois dans le silence, laissant la mise en scène parler pour eux.
Une jeunesse indienne : un appel à la résistance intellectuelle et sociale.
Avec Neeraj Ghaywan, le monde complexe et désordonné reprend sens sous son regard, et apporte presque, dans une pauvre fatalité, un espoir de lutte et de résistance. Le film rappelle l’individualisme, que derrière chaque chiffre, chaque histoire ordinaire, se cache un être humain, et c’est bien pour ça que le long métrage est une perle. Il fait de l’ordinaire un film poétique, et qui a du sens.

Ce film parle du lien profond qui unit deux amis d’enfance, de ce que représente le “progrès”, la “liberté” et comment des personnes invisibilisées peuvent trouver un sens et le bonheur qu’elles cherchaient. Et ça, malgré tous les obstacles que mettra en travers de leur chemin la société. « On ne peut pas se défiler tout le temps », déclare le duo d’amis. Entre le courage et le libre arbitre, le film laisse en nous beaucoup d’émotions. Notamment de la révolte.
Une jeunesse indienne sort au cinéma le 25 mars 2026.
Avis
Neeraj Ghaywan crée une œuvre profondément humaine, humaniste, avec des personnages soignés, et écrit avec la délicatesse l'ambition de les voir s’en sortir. Quand la jeunesse est conditionnée à leur caste, leur religion, ou ce qu'ils représentent, le duo d’amis doit absolument s’en sortir pour se battre.