Thriller historique, sombre et tendu, Rue de la Grande Truanderie achève son diptyque par un final implacable, où l’utopie se heurte frontalement au pouvoir, à la jalousie et à la manipulation.
Dès les premières pages, ce tome 2 referme le piège amorcé précédemment. L’histoire reprend là où le rêve social vacille. À Paris comme à Guise, les idéaux s’effritent, les loyautés se fissurent, et la violence idéologique s’impose. Le récit assume alors une noirceur plus psychologique, sans jamais perdre son souffle narratif.
Du rêve social au cauchemar idéologique
Dans le premier volume, Une enfance au familistère, Glannes, enfant des bas-fonds adoptée par l’industriel utopiste Jean-Baptiste Godin, tentait de transposer à Paris l’idéal du familistère. Inspirée par Guise, elle offrait aux exclus un modèle coopératif inédit. Cependant, des disparitions troublaient ce fragile équilibre.
Si le tome 1 mettait en lumière Guise, La Mort de l’utopie déplace le centre de gravité. Glannes affronte désormais la face sombre de l’utopie. Renvoyée à Paris, rejetée par les intégristes de Guise. Et elle mobilise les savoir-faire des parias pour bâtir une société parallèle. Pourtant, l’idéologie se radicalise. Face à elle, Émile, fils de Godin devenu Maître Caïus, orchestre une reprise en main brutale. Le conflit devient intime, politique et irréversible.
Deux auteurs, une vision sans concessions
Au scénario, Jean-David Morvan s’impose comme une figure majeure de la bande dessinée contemporaine. Auteur prolifique, il navigue entre science-fiction, récits d’aventures et œuvres historiques engagées. Ces dernières années, son travail autour de la mémoire collective et des idéologies marque durablement le médium.
Au dessin, Romain Rousseaux Perin signe ici sa première grande œuvre professionnelle. Architecte, doctorant en sociologie et enseignant, il injecte dans son trait une rigueur documentaire rare. Son regard d’architecte structure l’espace et donne au décor une fonction narrative essentielle.

Quand l’utopie devient une arme
Le scénario gagne en densité et en cruauté. Le cœur dramatique repose sur un conflit familial dévastateur. Le fils mal aimé affronte la fille adoptive, héritière symbolique de l’utopie paternelle. L’hypnose devient une arme idéologique, outil de domination et d’effacement.
Progressivement, les masques tombent. Les manipulations passées resurgissent. Esther, intermédiaire silencieuse, cristallise les mensonges fondateurs. Le récit avance sans détours. Chaque révélation renforce la sensation d’inéluctable. La bascule finale, glaçante, assume une victoire totale des dominants.
Guise et Paris, décors d’une désillusion
Le dessin réaliste sert pleinement la tension dramatique. Le Familistère de Guise impressionne par sa précision architecturale. Paris, plus rugueux, révèle une humanité fragmentée. Chaque plan respire l’authenticité sociale.
La mise en couleur d’Hiroyuki Ooshima enveloppe l’ensemble d’une mélancolie crépusculaire. Les tons chauds, presque fanés, accompagnent la disparition progressive des idéaux. Cette esthétique immersive renforce la gravité du propos.

La France industrielle face à ses propres mirages
L’action s’inscrit dans la France industrielle de la fin du XIXᵉ siècle, période charnière des grandes utopies sociales. Jean-Baptiste Godin, figure réelle (tout comme c’est le cas de Lady Nazca, autre BD publiée par Grand Angle), incarne cette foi dans le progrès industriel comme moteur d’émancipation ouvrière.
La bande dessinée interroge ce moment précis où l’utopie devient système. Elle montre comment une pensée émancipatrice peut glisser vers le contrôle, voire l’effacement des individus, lorsque le pouvoir s’en empare.
Pouvoir, jalousie et effacement
Ce tome 2 confronte deux visions irréconciliables. D’un côté, l’utopie industrielle officielle, structurée, hiérarchisée. De l’autre, une utopie marginale, bricolée, solidaire, mais vulnérable.
La jalousie filiale, la transmission idéologique, la manipulation mentale et la violence symbolique traversent le récit. Le propos gagne en maturité. Le thriller historique devient réflexion politique sur l’échec programmé des idéaux lorsqu’ils refusent l’altérité.
La conclusion boucle le diptyque avec une cohérence redoutable. Rien n’est édulcoré. Le choix narratif assume une fin sombre, logique, presque désespérée. Cette radicalité donne à Rue de la Grande Truanderie une puissance durable, loin des compromis attendus.
Jean-David Morvan et Roman Rousseaux Perin – Rue de la Grande Truanderie Tome 2/2 « La Mort de l’utopie », Éditions Bamboo, collection Grand Angle, 56 pages, paru le 28 janvier 2026

Avis
Rue de la Grande Truanderie conclut son diptyque avec une maîtrise narrative impressionnante. Le scénario ose une noirceur totale, portée par un dessin immersif et une réflexion historique forte. Une bande dessinée exigeante et marquante.
