C’est l’évènement cinématographique français de l’année ! Mektoub my Love Canto Due sort enfin au cinéma après huit ans d’attente et une présentation au Festival de Locarno. L’ultime film d’Abdellatif Kechiche (La Vie d’Adèle) se révèle aussi magnifique que fondamentalement frustrant sur la nature même de cet objet de cinéma à la pureté ineffable.
Mektoub my Love Canto Due ! Jusqu’à 2024, ce film ne représentait plus qu’une arlésienne pour toute une sphère cinéphile. Et pour cause, Mektoub my Love Canto Uno est sorti en 2017 ! Le sixième film d’Abdellatif Kechiche (La Graine et le Mulet, La Vie d’Adèle) nous emmenait à Sète lors de l’été 1994, tandis que le jeune Amin (Shaïn Boumedine) retrouvait sa famille et ses amis après avoir abandonné ses études pour se concentrer au cinéma.
Évoluant au sein d’un trombinoscope varié de personnages comme Ophélie (Ophélie Bau), la fille qu’il aime secrètement mais qui entretient une relation adultère avec Tony (Salim Kechiouche), le cousin volage d’Amin ! Sur près de 2h45, Kechiche déroulait ainsi une ode à la jeunesse, au désir et aux amours contrariés incroyablement mis en scène (la séquence de l’accouchement!), qui se concluait sur une fin ouverte.
La plus grande arlésienne du cinéma français moderne
Et avant Mektoub my Love Canto Due, Kechiche aura marqué l’histoire du Festival de Cannes en 2019 avec Intermezzo, un interlude vendu comme un exercice libre de 3h30. Nous en parlions déjà à cette époque, mais entre son caractère peu aimable (presque trois heures de scènes de boîte, une séquence de sexe oral de quinze minutes..), son aspect extrêmement sexué et des polémiques ayant conduit à Ophélie Bau de ne pas cautionner le montage, difficile de croire que cet Intermezzo sortira un jour.

Lâché par ses producteurs et cible de plaintes en plus d’être en pleine faillite, Abdellatif Kechiche a également été victime d’un AVC cette année. Miracle : Mektoub my Love Canto Due a pu être terminé (incorporant par ailleurs une seule séquence de plage issue d’Intermezzo présentant deux personnages secondaires qu’on ne reverra pas) à la célèbre Cinecittà italienne. De quoi enfin découvrir la suite de cette saga familiale tournée il y a bientôt une décennie…
L’ouverture de ce Canto Due est par ailleurs un instant de cinéma étonnant pour le spectateur ayant réellement vécu avec ces personnages en 2017, tandis que le film démarre en Septembre 1994. Après l’effervescence estivale, Amin entretient une relation avec Charlotte (Alexia Chardard), Ophélie est enceinte de Tony, et un producteur de cinéma (André Jacobs) fait irruption dans le restaurant familial « Le Soleil d’Hammamet » avec sa jeune épouse et actrice Jessica Paterson (Jessica Pennington).
Dramaturgie qui passe la seconde
Une séquence dilatée en temporalité comme seul Kechiche en a le secret, faisant intervenir la quasi intégralité du casting (dont une excellente Hafsia Herzi!) comme pour mieux relancer une intrigue n’hésitant pas à aller vers le rire. Croquant ses nouveaux personnages américains avec une redoutable efficacité, Kechiche emmène alors l’histoire vers un horizon à portée de main : Amin parvient à impressionner avec son script de romance SF, Tony commence à fricoter avec la femme du producteur, et Ophélie décide d’organiser un voyage à Paris avec Amin dans le but d’avorter.

Mektoub my Love Canto Due se révèle dans la mouvance totale du précédent, tout en affirmant une identité plus désenchantée alors que l’effervescence estivale décline. C’est sur ce point de rupture que Kechiche et sa compagne Ghalia Lacroix tire la sève dramaturgique de cet opus où les personnages principaux aspirent à la prochaine étape de leur vie.
Une des plus saisissantes séquences du métrage encapsule toute cette substantifique moelle, alors qu’Amin et Ophélie discutent d’un possible avenir commun (et donc rapprochement ?) sous les feuilles d’un olivier baignées dans une lumière semblant émaner du Jardin d’Eden. Là encore, le talent absolu de mise en scène d’Abdellatif Kechiche fait mouche à chaque plan, capturant la vie et les nuances imperceptibles à chaque photogramme.
Trésors de mise en scène dont seul Kechiche a le secret
Que ce soient la séquence du dîner initial, des rencontres sur la plage (seul passage faisant office de vestiges de Mektoub my Love Intermezzo), des instants de maturité plus proactifs de la part de Shaïn Boumedine ou d’hilarantes séquences de comédie dans la villa du fameux producteur (Salim Kechiouche montre de truculents talents comiques), ce Canto Due assume son caractère cinématographique total. Là où chez n’importe quel autre faiseur, le résultat verserait dans le soap le plus pontifiant qui soit !
Entre les mains du cinéaste, Mektoub my Love Canto Due poursuit la recherche esthétique du réalisateur dans un aboutissement magnifiant chacun des acteurs (et surtout actrices, sans une once de male gaze). Un gros plan sur un visage en micro-mouvement devient ainsi du pur cinéma, par un montage travaillé depuis de nombreuses années accentuant un regard, haussement de sourcil ou tension languissante par un œil disséquant l’extraordinaire du quotidien. Les séquences impliquant Jessica Pennington sont d’ailleurs ahurissantes de maîtrise, captant à la fois son visage, sa psyché derrière la façade souriante et le sound design aérien du bruit du vent pour offrir une lecture autre.

Un résultat qui fait mouche et tient l’ensemble des 2h15 du métrage, capable de rendre captivante une nouvelle séquence d’Ophélie Bau (là encore l’actrice trop rare sur les écrans est absolument excellente) dans une ferme avec des brebis dans un style oscillant entre naturalisme et baroque. Le clou du spectacle de ce Mektoub my Love Canto Due tiendra par ailleurs dans un étonnant climax versant vers le thriller-lite, où destins contrariés, vie et mort se confrontent : on ne savait pas Kechiche aussi efficace sur ce terrain de jeu !
Finalité (contrariée ?) à débat
Pourtant, quelque chose d’amer nous reste alors que le générique de fin fait irruption presque in media res au point culminant de la dramaturgie de sa saga Mektoub. Comme si Abdellatif Kechiche laissait en suspens l’ensemble des enjeux travaillés en une décennie. Un discours désenchanté qui n’a rien d’incohérent, traduisant la nature incertaine des aléas du destin de chacun, et la mécanique quasi métaphysique qui l’anime.
Malheureusement (et cela va en parallèle avec les personnages d’Intermezzo introduits pour ne plus être utilisés), on se demandera toujours si cette finalité est bien celle prévue par Kechiche, ou si Mektoub my Love est le chant du cygne d’un cinéaste iconoclaste qui n’aura jamais l’occasion de poursuivre sa grande saga. Une saga désormais réduit à un diptyque entrant forcément dans la légende, tel un parfum d’été et de possibles prenant fin avec amertume.
Mektoub my Love Canto Due sortira au cinéma le 3 décembre 2025
avis
Mektoub my Love Canto Due ce sera fait attendre, et Abdellatif Kechiche poursuit sa saga en proposant de fabuleux trésors de mise en scène dont seul lui a le secret. Magnifiant ses acteurs dans un opus plus désenchanté, capturant la magnificence d'un quotidien estival déliquescent, le réalisateur nous stoppe presque au milieu du guet dans une conclusion amère dont on ne verra probablement pas l'aboutissement d'une dramaturgie prenant son envol via ce métrage aussi précieux qu'instantanément culte.

