Antoine Ozanam et Jai Black proposent avec Le Sympathisant, l’adaptation d’un récit d’espionnage dense qui devient un roman graphique éclatant.
Là où le roman Le Sympathisant fascinait autant qu’il déroutait par sa densité, cette adaptation en BD transforme le chaos intérieur d’un agent double en un récit vif, clair et terriblement humain. On plonge dans Saïgon, puis Los Angeles, avec une fluidité nouvelle. Et on n’en ressort pas indemne.
Les artisans de l’ombre
Viet Thanh Nguyen, né au Vietnam en 1971, fuit son pays après la chute de Saïgon. Il traverse l’océan avec sa famille, vit dans un camp en Pennsylvanie, puis s’installe en Californie. Devenu professeur et écrivain, il remporte en 2016 le prix Pulitzer pour Le Sympathisant. Il vit aujourd’hui à Los Angeles. Son œuvre interroge l’exil, la guerre d’espionnage, la mémoire et les zones grises de l’appartenance.
Antoine Ozanam, né à Rouen en 1970, grandit avec la BD et la musique alternative. Il admire Breccia, Milligan ou encore Andréas, et nourrit une passion presque dévorante pour les bandes dessinées du monde entier. Scénariste curieux et généreux, il signe ici l’adaptation d’un roman réputé complexe.
Jai Back, né et élevé au Vietnam, a étudié en France et est diplômé de l’Académie de Bande Dessinée Delcourt. Il offre au Sympathisant des planches élégantes, habitées, puissantes. Aux couleurs, Greg Guilhaumond déploie des teintes d’aquarelle mordorée, étranges et sensibles, qui collent merveilleusement aux ambivalences du héros.
Histoire d’un agent double
Avril 1975. Saïgon s’effondre. Dans une villa, un général du Sud Vietnam dresse la liste des rares élus qui monteront dans les derniers avions vers les États-Unis. À ses côtés, son capitaine. Fidèle. Silencieux. Et pourtant agent double au service des communistes.
L’exil les mène à Los Angeles. Le général tente alors de recréer un petit bout de Vietnam. De son côté, le capitaine continue de rendre des comptes à son meilleur ami resté au pays. Il espionne, observe, s’infiltre. Chaque choix pèse. Chaque mensonge menace. Sa loyauté se fissure.
Le roman de Viet Thanh Nguyen brille par sa densité. Le monologue intérieur, la réflexion politique, la satire, les multiples niveaux de lecture… tout y est foisonnant. La BD, elle, respecte la fidélité du récit, mais file avec davantage de limpidité. Les ellipses visuelles allègent le texte. Les scènes s’enchaînent mieux. Les tensions deviennent plus immédiates. On reste dans la complexité, mais on respire davantage. C’est une porte d’entrée idéale pour celles et ceux intimidés par le roman.
Mise en scène sous tension
Dans Le Sympathisant, édité par Philéas, le trait de Jai Back frappe d’abord par sa douceur apparente. Mais derrière la fluidité des lignes, quelque chose serre le cœur. Chaque regard dit plus que les bulles. Chaque ombre rappelle l’ambiguïté morale du héros.
Les couleurs de Greg Guilhaumond, chaudes et troubles, renforcent cet équilibre fragile. Il y a du soleil californien, mais aussi du sang séché. Il y a du chaos, mais aussi une nostalgie presque belle.
Ensemble, ils créent un style hybride, situé entre réalisme et onirisme. Et cette hybridité colle parfaitement à ce héros métis, toujours entre deux mondes, jamais complètement à sa place.

Les cicatrices de l’Histoire
La BD embrasse sans détour toutes les zones sensibles du roman. Elle plonge d’abord dans les rouages de l’espionnage, ce terrain instable où chaque regard peut trahir et chaque silence coûte cher. Elle explore ensuite l’identité trouble d’un héros métis, jamais vraiment chez lui, ni au Vietnam ni aux États-Unis.
À mesure qu’il avance, le récit dévoile la douleur de l’exil, celle des boat people, des réfugiés qui tentent de survivre dans un pays qui les regarde à peine. La BD donne aussi toute sa force à la critique sociale : elle expose le racisme ordinaire, notamment dans l’industrie du cinéma, où les Vietnamiens deviennent des figurants silencieux dans l’histoire de leur propre guerre. Elle pointe du doigt ces films cultes comme Apocalypse Now ou Platoon, où l’Amérique raconte la guerre du Vietnam à sa manière, en laissant souvent les premiers concernés hors champ.
Le tout s’entrelace avec une réflexion acérée sur la manière dont l’Amérique façonne son récit national, parfois au détriment de la vérité. Entre culpabilité, appartenance et mémoire, l’œuvre tisse un portrait profond et vibrant d’un homme et d’un peuple pris entre deux mondes.
Antoine Ozanam, Jai Baek, Greg Guilhaumond, d’après Viet Thanh Nguyen – Le Sympathisant, Éditions Philéas, 136 pages, paru le 4 décembre 2025.

Avis
Cette adaptation offre une clarté nouvelle à un chef-d’œuvre exigeant. Le dessin y éclaire la solitude d’un espion métis avec une finesse rare. Les thèmes résonnent aujourd’hui : migration, identité, propagande, racisme. On comprend mieux, visuellement, la violence sourde mais quotidienne de l’exil. C’est une excellente BD d’espionnage, tendue, sensible, terriblement intelligente.
