Happyend, fiction aux traits de documentaire, insuffle un vent d’espoir à destination des générations futures pour un avenir humain.
Happyend se déroule dans un lycée japonais, situé dans un futur proche. Son directeur, homme notable et respectable, souhaite le faire savoir en garant sa voiture flambant neuve dans la cour de l’école. Face à cette démonstration de pouvoir, des jeunes décide de s’en prendre à ce symbole de réussite sociale. Un soir, ils la retournent pour la placer à la verticale. Le courroux du puissant ne tarde pas à tomber, l’établissement s’équipe de caméras dotées d’IA. À chaque infraction commise au règlement, les élèves perdent des points sur leur capital de départ. Un groupe va s’ériger contre ce tour de force en exigeant le retrait de ce dispositif. Ce film est réalisé par Neo Sora, un cinéaste japonais issu du monde du documentaire.
Portrait d’une jeunesse étouffée
Cette non-fiction comme nous pourrions la qualifier, au vu de la rapidité spectaculaire à laquelle l’IA déshumanise nos vies, saisit à la perfection l’essence de la jeunesse. A l’image d’un Abdelatif Kechiche (La vie d’Adèle, Mektoub myLove), les jeunes de Neo Sora vivent par la fête, la musique, les mauvaises farces. Et ce, jamais dans l’exagération ni dans l’exacerbation. Mais toujours avec cet équilibre et cette justesse nippons. Rappelons que le film suit l’année scolaire d’un groupe de lycéens tout à fait équilibrés. Nous ne sommes certainement pas en présence de grands bandits.

Cette fresque sociale, dont le portrait cependant pas tout à fait ordinaire des protagonistes renforce notre identification à ceux-ci, renvoie à la patte singulière de documentariste de Neo Sora. Par définition, le documentaire social se penche sur des parcours, des profils, qui sortent des sentiers battus. Ce, pour en exposer les singularités, les difficultés. Neo Sora transpose avec talent cette touche documentariste à son œuvre. Alors que le cinéma de fiction, et d’autant plus au Japon, se complait dans le conformisme, le réalisateur utilise son œuvre pour confronter frontalement le pays à ses tares. En effet, les japonais sont peu connus pour leur propension à la rébellion. Le respect de la hiérarchie et des normes imprègne encore très fortement la société. La classe se voit ainsi composée de profils rappelant la diversité de nos sociétés contemporaines : Kuo, un jeune d’origine chinoise subit un racisme crasse de la part des institutions, Yuta dont les tenues vestimentaires amples ne respectent pas les codes de l’établissement, ou encore une jeune fille au crâne rasée.
Tout est mal qui finit bien
Happyend est un titre qui annonce déjà la tonalité de la fin, mais qui fait souffler un vent d’espoir sur notre futur. Les révoltes sociales émanant les plus souvent de la jeunesse et des mouvements étudiants, c’est une exhortation à la prise de position nécessaire contre la société de contrôle total. Le film passe par une décridibilisation par l’absurde des normes, plutôt que par le conflit. Ponctué de touches d’humour, il renvoie à légèreté de la jeunesse (ah, ce temps béni où on n’était pas encore des adultes aigris et bougons). Il démontre par de nombreux comiques l’idiotie des caméras. Dotées de programmes conçus pour appliquer bêtement le règlement, elles sanctionneront l’éléve qui ramasse un mégot pour le jeter à la poubelle. Eh oui, elles se basent seulement sur la présence d’une cigarette à la main pour sanctionner, sans en comprendre le contexte.

Mais le côté documentariste se retourne quelque peu contre Neo Sora. La caméra, toujours éloignée de ses personnages, privilégie les plans d’ensemble aux plans rapprochés sur les individus, les visages. Des lors, les protagonistes se perdent souvent dans les recoins de décors tout à fait banals. Leurs rapports et l’identité de chacun ont alors grand peine à marquer. En effet, ils sont traités dans leur ensemble, un groupe, plutôt que dans leur individualité propre. Cette manière de filmer érige presque un mur entre les personnages et les spectateurs. Nous ne croisons presque jamais leur regard, nous distinguons rarement les expressions de leur visage. Il va ainsi sans dire que cette mise à distance freine l’identification et l’empathie ressentie leur égard.
Et à la fin ils vécurent heureux et sans IA
Happyend est sans conteste un film doté d’une grande acuité sur les multiples tares de nos sociétés. Cette fiction flirtant dangereusement avec la réalité, alerte sur notre monde à venir. Par ses personnages entraînants et bouillants de vie, il sensibilise par l’humour aux dangers du contrôle vidéo. Tout aussi bien à l’aise dans le dramatique, il condamne avec la fermeté nécessaire les problématiques de racisme. Plein d’espoir et souvent léger, il se refuse une atmosphère sombre et anxiogène, souvent l’apanage des œuvres qui traitent de ces sujets (1984). Il nous montre ainsi qu’il n’est pas si effrayant ni difficile que cela, de prendre position pour un avenir humain.
Sorti au cinéma en octobre 2025, Happyend paraît en DVD le 17 mars 2026.
Avis
Happyend brosse le portrait d'une jeunesse asphyxiée par une société normée et au contrôle généralisé. Protéiforme et manipulant plusieurs registres, pour ne pas tomber dans la monotonie ou le convenu, il alerte sur les défaillances de notre monde tant par l'humour que par des situations de malaise, notamment lorsqu'il traite du racisme crasse subi par l'un de ses personnages. Cependant, son passé documentariste le leste lorsqu'il s'agit d'en revenir à nos plus primaires instincts d'empathie. Loin de ses personnages, fuyant leur regard et ne s'attardant que trop peu sur leur figure, sa caméra instaure une distance délétère entre eux et les spectateurs. Quand tout l'intérêt du film reposait pourtant sur notre attachement à eux, pour prendre leur parti contre le conformisme et la répression.
