Tár tire le portrait d’un monstre contemporain, et consacre une fois de plus Cate Blanchett dans une immense partition.
Avec Tár, Todd Field étend la maestria de son sublime Little Children. Déjà injustement boudé aux Oscars, ce portrait asphyxiant d’un couple porté par une Kate Winslet impériale laissait augurer de l’immense talent d’un metteur en scène exigeant se plaisant à croquer les parts tortueuses et enfouies de l’âme humaine. Avec Tár, Todd Field construit un nouveau véhicule, aussi glacial que magistral, ici mené par une impressionnante Cate Blanchett en cheffe d’orchestre et véritable monstre moderne, dont la carrière va peu à peu s’effriter, et un portrait toujours aussi sombre du pouvoir et de notre époque.
Géante aux pieds Tárgile
Il émane ainsi de Tár toute l’exigence de la musique classique, de sa discipline et de ses partitions précises, incarnée par le personnage de cheffe acclamée qu’est Lydia Tár. Cette dernière est ainsi magistralement scrutée par Todd Field comme un monstre impassible, au succès, aux sentiments et à l’amour, jusqu’à méconnaitre, elle la maestro du tempo, le nombre de pulsations par minute d’un cœur humain. Cette dernière semble ainsi se nourrir de son pouvoir pour se construire une forteresse où elle règne en maître froid, autour de femmes servant ses intérêts, de l’assistante broyée (Noémie Merlant), à la compagne ignorée (Nina Hoss). Déconnectée de son époque, cette femme de pouvoir est ainsi parfois scrutée à l’iPhone où sa petitesse paraît comme la géante aux pieds d’argile qu’elle est vraiment.

Et c’est ce qui peut rebuter au premier abord. Parce que Todd Field s’applique tellement soigneusement à construire sa partition, qui à l’image de son personnage, peut paraître totalement glacée. Parce que dans Tár, tout s’avère millimétré, et même les débordements inhérents à ce succès qui s’étiole ne s’incarnent que par petites touches, comme de minuscules grains de sable ne pouvant enrayer cette machinerie aussi majestueuse qu’impénétrable. Des sons, comme des images cauchemardesques sont ainsi scrupuleusement dissipés, comme pour faire naître un trouble qui n’explose jamais vraiment, tant l’interprétation impressionnante de Cate Blanchett en porte déjà toutes les facettes.
Cate baguette
L’actrice est ici tout bonnement impériale et semble trouver en Lydia Tár un rôle à la pleine mesure de son immense talent. Cate Blanchett délivre ainsi toute sa palette de jeu dans ce rôle de géante carnassière, bien moins inaccessible qu’elle n’y paraît. Lorsque l’on pourrait s’attendre à ce que Todd Field fasse enfin vriller son impeccable tempo, c’est lancé en voiture, à pleine vitesse que l’actrice exulte toute cette tension et cette carrière qu’elle voit soudain vaciller. Toute la chair de cette imperturbable partition qu’est Tár s’incarne sur son visage, et sur son corps, défait de son pupitre et qui vacille, chute et se blesse, nourrissant ainsi les zones d’ombre d’un récit qui la dévore peu à peu.

Ainsi, si l’on peut rester de marbre devant la technique imparable mais quelque peu déshumanisée de Todd Field, on ne peut qu’être emporté par l’interprétation d’une actrice qui donne tout son corps et son âme à un film qui se nourrit, presque de façon carnassière de tout ce qu’elle peut offrir. Parce que, plus qu’un énième numéro d’acteur studio, Cate Blanchett livre ici une prestation presque méta d’une artiste ayant atteint les sommets se confrontant à ses zones d’ombres, à des failles que l’on dissimule sur les tapis rouges, comme pour mieux les crier et les incarner devant la caméra. Sûrement le meilleur endroit pour briller et toucher les étoiles, tout en caressant les abîmes.
Tár sortira le 25 janvier 2023.
Avis
Tár pourrait ressembler à un portrait clinique où malgré la maestria de sa mise en scène, son sens aigu de la partition étouffe tout débordement. Cependant, il y a une monstrueuse Cate Blanchett qui de par tout son corps délivre tout ce que le métrage de Todd Field garde en suspens, dans une prestation aussi impressionnante que personnelle.