Dragon Dilatation de Bertrand Mandico est une réflexion sur la place du corps dans le spectacle vivant, la barbarie et l’omnipotence du démiurge. Un long-métrage qui fait de la dualité le centre de son récit.
Présenté en juillet 2024 au Festival de Locarno, Dragon Dilatation est la dernière création du réalisateur français Bertrand Mandico (Les Garçons sauvages, After Blue). Un film proche de l’expérimental qui se présente comme un assemblage de deux “films-essais” : Petrouchka et La Déviante comédie. Bien que ces deux productions aient été réalisées dans des cadres différents, leur jonction est cohérente et résulte d’un ensemble de similitudes évidentes.

Il n’y a qu’à voir pour comprendre, Dragon Dilatation est entièrement construit à partir d’un split-screen, résultat de l’utilisation de deux caméras lors des tournages. L’image devient ainsi double, faisant dialoguer continuellement deux versions d’une même scène. Parfois synchronisées, parfois en miroir, parfois légèrement décalées, les images se complètent, se déchirent et s’harmonisent dans un ballet visuel qui nous fait perdre nos repères. Appréhender l’œuvre dans son ensemble devient ainsi difficile ; il faut accepter de jongler entre deux réalités à la fois similaires et différentes.
Une relecture de Petrouchka
Présentée en première partie du film, cette version propose une adaptation libre du ballet russe créé en 1911 par Igor Stravinsky. Mandico a saisi l’essence du spectacle pour en faire une relecture personnelle reprenant des thématiques déjà évoquées dans ses œuvres ultérieures – telles que la puissance de création, la manipulation, la violence et la guerre.

En transposant Petrouchka dans le monde du mannequinat, le réalisateur a métamorphosé le mage en une créatrice de mode (interprétée par Nathalie Richard) prête à tous les sacrifices pour son Fashion Show ; une femme aux intentions mauvaises qui use de son pouvoir pour manipuler pitoyablement ses mannequins. Entre la vie et la mort, Petrouchka déambule dans les méandres de souterrains aux tons monochromes et ternes, devenant un mannequin désarticulé que l’on peut malaxer et utiliser.
Dans cette atmosphère sombre et malsaine, Mandico synchronise puis désynchronise l’image et le son, passant d’un film muet où résonne la partition de Stravinsky à des paroles désolidarisées des corps. L’espace et le temps se dilatent…
On dévie de la comédie
« Des images sales qui doivent éclabousser les yeux, les deux yeux ; une image pour chaque œil ça fait plus riche.
Et des sons pour les tympans, des sons ronds, des sons clairs, des sons déviants.
Voilà, l’émotion va essayer de s’immiscer maintenant, la musique va conduire l’émotion. Elle sert à ça la musique, c’est le taxi des sentiments.
Puis il y a les phrases qu’on enfile sur des perles comme un collier d’images.
Une parure de mots.«
La Déviante Comédie prend inexorablement la suite de Petrouchka et revient sur les prémisses d’une pièce – qui devait se jouer au Théâtre des Amandiers – devenue film. Elle s’apparente à un retour aux origines de la barbarie ; à la genèse du long-métrage Conann de Bertrand Mandico (2023).

« Documentaire » à l’ambiance morbide et répugnante, La Déviante comédie dévie des créations où le sens apparaît clairement. Le réalisateur nous perd dans une série de tableaux sans réel fil conducteur, nous montrant sans aucune hésitation des mutilations, des meurtres, des scènes de cannibalisme ou de torture. A l’instar de Petrouchka, on est propulsé dans un univers sombre et fermé où les personnages errent et se confrontent violemment au démiurge et à la mort.
Théâtre, danse, musique, cinéma ; Mandico présente avec Dragon Dilatation une sorte d’art total à la symbolique enivrante et complexe. Plonger dans ce film, c’est accepter de ne pas comprendre toutes les séquences, de ne pas saisir toutes les références, et d’accéder à l’imaginaire étrange et brutal de son créateur.
Dragon Dilatation a été présenté au Festival de Locarno 2024 et sortira prochainement au cinéma.
Avis
Long-métrage constitué de deux "films-essais", Dragon Dilatation est une production à la croisée des arts. Un violent mélange entre cinéma, danse, musique et théâtre ; une œuvre qui vient titiller nos entrailles et faire basculer nos repères.
