Un justicier séducteur, une cité au bord du chaos et une question brûlante : jusqu’où peut-on aller au nom de la liberté ?
Avec Don Juan des Flots, la bande dessinée s’offre une tragi-comédie en trois actes, quelque part entre le récit de cape et d’épée, la fantasy urbaine et le mythe du superhéros dévoyé.
Le tome 1, L’Abuseur, posait les bases. Flot, cité libertaire encerclée par des océans déchaînés, autrefois utopie d’artistes et de penseurs, est devenue une ville sans foi ni loi. Dans ce décor baroque surgissait un justicier aussi adulé que contestable : Don Juan, charmeur, violent, doté de pouvoirs.

Avec Don Juan des Flots – Acte II : Petites tragédies, la trilogie entre dans sa phase la plus inconfortable. Le récit s’inscrit dans une continuité directe. Les apparences tiennent encore, la milice des justiciers est célébrée, Don Juan et Doña Laura captivent les foules… mais un grain de sable vient enrayer la machine. Une épidémie de malchance, appelée l’Infortune, s’abat sur Flot. Les rues se couvrent d’ombres, les certitudes vacillent, et la magie « gratuite » utilisée par Don Juan révèle enfin son coût réel.
En effet, cet Acte II resserre l’étau. Plus sombre, plus politique, il transforme la séduction en dilemme moral. Et annonce, sans détour, une conclusion qui promet d’être explosive.
Deux femmes aux commandes
Biologiste de formation, Isabelle Bauthian navigue avec aisance entre les genres. Bande dessinée, roman, traduction : son terrain de jeu est vaste. Elle aime les récits hybrides, ceux qui brouillent les frontières entre fantasy, science-fiction et drame intime. Elle injecte dans Don Juan des Flots une écriture irrévérencieuse, fine, toujours attentive aux conséquences humaines de ses idées. Ici, rien n’est jamais gratuit. Ni la magie. Ni le pouvoir.

De son côté, Rebecca Morse s’est formée à l’animation avant de s’orienter vers le jeu vidéo et la bande dessinée. Son trait élégant et dynamique s’est affirmé au fil de collaborations marquantes, notamment avec Isabelle Bauthian. Avec Don Juan des Flots, elle signe un univers visuel dense, lisible et profondément expressif, où la ville de Flot devient un personnage à part entière.
Une cité qui vacille
Dès les premières pages, l’intrigue prend un virage plus dramatique. Là où le tome 1 jouait avec l’insolence et la provocation, ce second acte installe une tension sourde. L’Infortune n’est pas qu’un artifice narratif. Elle agit comme un révélateur. Les rues de Flot se fissurent, les habitants perdent pied, et le vernis héroïque commence à craquer. Ce ressort scénaristique permet d’explorer une idée centrale : que se passe-t-il quand un justicier impose sa vision du bien sans jamais en payer le prix ? La réponse est simple. Le chaos s’invite. Et il ne fait pas de distinction.
Côté dessin, Rebecca Morse accompagne parfaitement ce changement de ton. Les décors de Flot, déjà foisonnants, s’assombrissent. Les jeux d’ombres gagnent en ampleur. La mise en scène devient plus dramatique, presque théâtrale. Le trait reste fluide, les scènes d’action lisibles, mais l’atmosphère s’épaissit. On ressent physiquement le poids de la malchance qui s’abat sur la ville. Cette esthétique de « beau livre » de genre, très soignée, renforce l’aspect tragique annoncé dès le sous-titre. Chaque planche participe à la montée en tension. Rien n’est laissé au hasard.
Le cœur du dilemme
Avec Don Juan des Flots – Acte II, les thèmes prennent le pas sur le simple plaisir de l’aventure. Le cœur du récit bascule clairement : on quitte le terrain de la séduction pour celui du choix politique. L’ordre ou la liberté. Une question simple en apparence. Explosive en pratique.
Don Juan, toujours aussi charismatique, s’enfonce dans ses contradictions. Il n’est ni un héros pur ni un véritable antagoniste. Cette zone grise fait toute sa richesse. Ses actes ont désormais des conséquences visibles. Et surtout, des victimes collatérales.

Autour de lui, les personnages gagnent en épaisseur. Doña Elvira, notamment, se retrouve au centre d’un secret prêt à éclater. Leur relation, jusque-là suggérée, devient un point de tension majeur. L’ambiance se fait plus étouffante. Le masque menace de tomber.
La cité de Flot, elle aussi, poursuit sa mue. Elle n’est plus seulement un décor fantasque. En effet, elle réagit. Elle souffre. Elle juge. Cette personnification de la ville donne au récit une dimension presque politique. Le peuple observe, hésite, puis devra choisir. Et ce choix ne sera pas confortable.
Montée en puissance
Don Juan des Flots – Acte II réussit là où de nombreuses sagas trébuchent. Il approfondit sans alourdir. Il assombrit sans perdre en plaisir de lecture. Ça se lit vite. C’est fluide et prenant. Mais surtout, ça laisse une vraie empreinte.
La trilogie est clairement pensée comme un tout. Cet acte central joue pleinement son rôle : fragiliser les certitudes, complexifier les enjeux, préparer une résolution qui s’annonce aussi tragique que nécessaire. La fin laisse en suspens. L’attente du tome 3 devient presque impatiente. Pour qui aime les récits hybrides, les héros imparfaits et les univers de fantasy urbaine intelligemment construits, cette BD mérite largement le détour.
Isabelle Bauthian et Rebecca Morse – DON JUAN DES FLOTS ACTE II « Petites tragédies », Éditions Drakoo, 48 pages, paru le 7 janvier 2026

Avis
Don Juan des Flots – Acte II approfondit ses personnages et transforme la magie en enjeu moral. Une lecture rapide, dense et terriblement efficace. Une suite plus sombre et plus politique, qui fait monter la tension sans perdre son souffle.

